« Grâce à Dieu »

À quoi sert la théologie ? Elle sert à approfondir ce que signifie Dieu pour l’homme et donc ce que cela implique pour l’Homme dans sa compréhension de lui-même, pour son identité. C’est la théologie qui me retient de demander qu’on coupe la langue et les mains de ceux qui utilisent si mal l’expression « grâce à Dieu ».

Nous avions entendu que « grâce à Dieu », des faits reprochés à un ministre du culte catholique romain étaient prescrits.

Nous lisons maintenant, sous la plume d’ecclésiastiques, que « grâce à Dieu », des personnes ont été épargnées par le Covid-19.

Et les victimes, c’est « grâce à Dieu » qu’elles souffrent encore ? Et les personnes décédées, c’est « grâce à Dieu » qui les a rappelées auprès de lui ?

Manifestement, certains pensent que Dieu fait partie des intervenants qui ont la haute main sur le cours des événements. Mais songent-ils à ce que cela implique sur le plan moral et sur le plan métaphysique ?

Un Dieu en dessous de la morale

Laissez entendre que Dieu serait à remercier parce que, grâce à lui, nous pourrions échapper à la justice pour des crimes qui ont été commis ou encore parce qu’il est intervenu pour nous épargner un malheur qui en a touché des centaines de milliers d’autres, c’est faire peu de cas de l’autre, justement.

Que Dieu soit au-dessus de la morale et de la justice des hommes, cela semble assez fidèle à ce que révèlent les textes bibliques qui font valoir le pardon comme norme dans les relations humaines là où nous avons tendance à vouloir sanctionner les erreurs, les fautes, les délits et des crimes par des punitions – ce qui revient à sanctionner le mal par un autre mal et donc à ajouter du mal au mal, du malheur au malheur, comme l’expliquait fort bien le philosophe Paul Ricoeur.

Mais Dieu serait-il du côté de l’injustice ? Serait-il du côté du bourreau sans être aussi du côté de la victime ? Dieu laisserait-il une personne être outragée par une autre alors qu’il aurait la possibilité d’intervenir pour éviter cela ? Dieu laisserait-il des criminels agir en toute impunité alors qu’il pourrait les en empêcher ? Et Dieu pourrait-il épargner la vie de toutes les personnes victimes des catastrophes naturelles et sanitaires et déciderait, pourtant, de n’en sauver que quelques unes ?

Si c’est là le seul moyen qu’on trouvé des théologiens pour préserver la liberté de Dieu et la liberté de l’Homme, que ces théologiens aient bien conscience que ce Dieu dont ils rendent compte n’est pas au-delà du bien et du mal, mais très en deçà. Et cette liberté n’est que pacotille, car elle ne permet pas, dans ce cas, de faire le bien que nous pourrions faire.

Le pasteur Wilfred Monod a écrit les phrases qui me semblent les plus justes pour aborder frontalement cette question, dans son essai « Aux croyants et aux athées », après un drame qui avait fait tant de victimes innocentes. Reprenant l’épisode de la croix de Jésus qui parle de la mort d’un innocent, il écrivait ceci :

« C’est toujours le drame du Calvaire qui recommence. Eh bien ! ce Dieu vaincu est celui qui parle à mon cœur. Je ne pourrais pas adorer une divinité qui serait responsable de la continuation du monde actuel. On nous objecte : Dieu ne veut pas expressément tout ce mal, il se borne à le permettre. Oui, il le permet expressément, et cela revient au même. Alors, dira-t-on que, s’il ne permet pas, il essaye d’empêcher ? C’est précisément l’hypothèse que je formule. Dieu s’efforce et ne réussit pas toujours. Quel soulagement de le croire ! Diminuée métaphysiquement, la divinité est moralement grandie.

Après tout, la réalité présente est un mystère dont l’origine échappe ; et j’appelle Dieu l’effort, partout manifesté, pour transformer la réalité. C’est un effort intelligent, moral, douloureux, sans cesse contrecarré, mais dont les progrès s’affirment de plus en plus. »[1]

Une métaphysique à repenser

Envisager que Dieu puisse intervenir, c’est faire de Dieu un sujet, un intervenant parmi d’autre de ce grand théâtre de la vie. Cela fait de Dieu un être parmi d’autres ; un être infiniment supérieur dans l’esprit de beaucoup, mais un être quand même, dotée d’une conscience, d’une volonté, d’un corps etc.

La lecture des textes bibliques, en particulier dans la Bible hébraïque, peut nous donner l’impression que Dieu est ainsi, ce qui fait dire aux incrédules que Dieu est l’ami imaginaire des croyants. Mais la liberté qui guide nos pas ou la République qui nous appelle, dans le chant du départ, sont-elles des amis imaginaires ? La justice qui est aveugle, est-elle un ami imaginaire qui aurait perdu la vue ?

La Bible est un récit qui, pour que la narration se déroule, a besoin de personnages qui entrent en interaction les uns avec les autres pour représenter les interactions qui ne sont pas toujours visibles à l’œil nu dans notre quotidien. La Bible révèle notre monde en faisant apparaître, sous la forme de personnages, des puissances, des idées, des postures, qui sont autant de paramètres qui interviennent au fil de notre histoire. Les rédacteurs des mythologies faisaient de même : l’amour devenait le personnage Eros etc.

Le Nouveau Testament qui est composé de lettres où il n’y pas beaucoup de récits, mais des réflexions, font appel à des concepts, des abstractions, plutôt que des personnages, pour expliquer la pensée que l’auteur veut partager avec ses lecteurs.

Tantôt Dieu ressemble à un être qui parle, qui se déplace, qui accomplit toutes sortes d’actions. Tantôt Dieu est manifestement une abstraction à laquelle on se réfère pour dire la vie. Dans les deux cas, Dieu a un impact sur la vie, mais est-ce de manière directe et délibérée ?

Lorsque nous réalisons que le nom de Dieu est le verbe « advenir » conjugué à l’inaccompli, les fameuses quatre lettres hébraïques (tétragramme pour utiliser le mot technique) qui peuvent être translittérées YHWH, nous comprenons que Dieu est plutôt un verbe qu’un sujet, plutôt une dynamique qu’un état. « Dieu » ne renvoie donc pas à un « étant » particulier, pour le dire avec le philosophe Heidegger, c’est-à-dire quelque chose qui est ; Dieu désigne ce qui fait être, ce qui fait être vraiment.

Donc, le « grâce à Dieu » qui est communément compris comme « Dieu » a agit pour m’éviter un problème, peut être compris autrement. Et c’est heureux, car le « grâce à Dieu » il fait beau aujourd’hui je vais pouvoir aller à la plage et qui implique que « grâce à Dieu » le paysan se retrouve avec des cultures qui crèvent ou le « grâce à Dieu » le feu est passé au vert, ce qui implique qu’il est au rouge pour la voie perpendiculaire où se trouve une personne qui est en retard pour prendre son train pose bien des problèmes.

Le « grâce à Dieu » devient le fait d’éclairer ses choix d’une autre perspective que celle donc nous nous satisfaisons le plus souvent : la nôtre. Quel égoïsme derrière les « grâce à Dieu » à la petite semaine – « J’ai été épargné au milieu d’une hécatombe ! Merci Dieu qui a laissé mourir les autres, mais qui m’a préservé. »

Le « grâce à Dieu » pourrait devenir une expression pour signifier que mes choix, mes paroles, ont été portés à leur plénitude en intégrant ce que Dieu désigne : l’altérité, le caractère inconditionné de l’attention à porter aux autres, l’agapè, quoi, la possibilité de donner du sens à ce que nous vivons et un sens qui ne se bâti pas aux dépens des autres, mais en coopération avec eux, parce que nous sommes frères et sœurs, devant Dieu, « grâce à Dieu ».
« Grâce à Dieu », je ne couperai donc ni langues ni mains.

[1] Wilfred Monod, Aux croyants et aux athées, Paris, Librairie Fischbacher, 1914, p. 191.

7 commentaires

  1. Oui, un très beau texte . Il nous est vraiment difficile , nous humains occidentaux ,chrétiens ou non , de nous délivrer de l’image d’un dieu à la justice rétributive ou d’un Deus ex machina , marionnettiste arbitraire et pervers qu’une lecture fondamentaliste des textes bibliques alimente.
    À vous lire , j’entends soudain le Dieu est mort de Nietzsche et de notre monde comme une confession de foi qui s’ignore , inouïe , qui peut-être rejoint la confession de Wilfred Monod , et qui s’est arrêtée en chemin ….

  2. Robert Bastide dit :
    J’aime beaucoup votre texte qui est engagement : “le nom de Dieu est le verbe “advenir” conjugué à l’inaccompli…une dynamique plutôt qu’un état..l’attente porté aux autres qui ne se bâti aux dépens des autres…”
    c’est le sens de mon engagement au sein “d’Evangile et liberté”.
    Mais l’ancien catho. ne supporte guère l’expression ” adorer une divinité” ( extrait du texte de W. Monod qui est très beau , par ailleurs ) – adoration a trop de connotation idôlatre !
    Il était important de faire cette remarque pour d’éventuels échanges

  3. Enfin “grâce à Dieu “”‘ et” Dieu merci” le confinement m’a laissé plus de temps pour lire tout ce que tu publies Je suis contente d’avoir peut-être raison de penser… non pas Dieu car j’aurais tout faux, mais qu’il est une dynamique donc un verbe d’action, merci James ! A ceux qui se disent athées, je dis toujours que le Dieu auquel ils ne croient pas n’a rien à voir avec celui auquel je crois, car à cette caricature je ne croirais pas, moi non plus.
    Hélas, même “chez nous” certains n’hésitent pas à louer Dieu pour les malheurs du monde et ne s’en rendent pas compte.
    Le temps de Dieu c’est le présent de l’éternité qui commence hic et nunc, mais j’avoue la formulation du verbe advenir conjugué à l’inaccompli, Le malentendu persiste , pourtant “Dieu est innocent de la toute puissance dont certains veulent l’accabler”. Mais “grâce” c’est peut être bien le plus beau mot de la langue universelle, tu as raison de ne pas le laisser galvauder.
    Mireille COMTE
    SANARY

  4. Il y a une notion qui manque cruellement dans votre réflexion, c’est la liberté de l’homme! N’oubliez pas “J’ai mis devant toi la vie et la mort: choisis la vie afin que tu vives!”. Le résultat est ce que l’on sait, mais on accuse toujours Dieu d’être soit impuissant soit complice du mal. D’autre part, on juge de Dieu en fonction de notre courte vie humaine alors qu’il est venu en Jésus pour nous offrir, malgré notre état de pêcheur, la vie éternelle. Peut être devrions nous être plus patients dans notre appréciation de “fourmis” !

    1. Cher Monsieur, je partage avec vous le fait qu’il est bien hasardeux de s’exprimer en n’ayant qu’un aperçu de la situation : à une petite échelle, une aiguille enfoncée dans la peau est un mal terrible, mais à grande échelle, le vaccin qu’elle transmet est un bien infini. Toutefois, dans le cas qui nous occupe, le changement d’échelle n’est pas forcément un obstacle au raisonnement : Dieu ne pourrait-il pas agir sans dégât collatéral, sans causer le malheur à petite échelle ? Cela indiquerait une limite à sa puissance.
      Pour ce qui est de la liberté humaine, l’intervention de Dieu dans l’histoire humaine ne m’apparaîtrait pas comme un frein à cette liberté : si notre enfant est sur le point de se faire mal, de se blesser, et que nous intervenons pour l’épargner, est-ce une entrave à sa liberté ou, au contraire, une manière de préserver sa liberté future ? Laisser quelqu’un courir à sa perte n’est pas une manière de préserver sa liberté, mais une indifférence à son avenir. Sur le plan moral, Dieu n’en sortirait pas grandi, pour reprendre Wilfred Monod.
      Comme vous le suggérez fort bien avec la citation du Deutéronome, nous pouvons comprendre que Dieu nous attire inlassablement vers la vie, ce qui fait grandir notre liberté quand nous sommes attirés par le renoncement et ce qui est mortel.

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