L’avenir, c’est les autres

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Apocalypse 21/1-8
1 Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n’était plus. 2 Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. 3 Et j’entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. 4 Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. 5 Et celui qui était assis sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit: Écris; car ces paroles sont certaines et véritables. 6 Et il me dit: C’est fait ! Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. À celui qui a soif je donnerai de la source de l’eau de la vie, gratuitement. 7 Celui qui vaincra héritera ces choses; je serai son Dieu, et il sera mon fils. 8 Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.

Chers frères et sœurs, comment construire son identité ? À partir de quoi forger son identité ? C’est la question qui se posait à l’époque où le livre de l’Apocalypse a été rédigé, au début du 2ème siècle de notre ère, alors que le christianisme n’était plus seulement une affaire concernant des Juifs habitant entre la Galilée et Jérusalem. C’est une question qui se pose toujours de nos jours, alors que nous ne sommes pas que des protestants issus des vallées cévenoles. C’est une question qui se pose, maintenant que nous savons que tous les Français n’ont pas des Gaulois pour ancêtres.

  1. Notre identité est en avant

Pour ne pas tourner autour du pot, je dirai d’emblée que notre identité est en avant. C’est ainsi que je comprends cette vision spectaculaire d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre, d’une ville sainte qui descend du ciel.

L’accomplissement du livre de l’Apocalypse, un mot grec qui signifie « révélation », consiste dans cette révélation ultime : notre futur est tendu vers ce qui est à venir. Vous me direz que c’est une évidence, qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil. Et je vous répondrai que le rédacteur a pourtant inscrit dans son texte cette maxime que nous ne devrions jamais oublier : « voici, je fais toutes choses nouvelles ! »

En effet, cette évidence selon laquelle notre futur est tendu vers ce qui est à venir est en parfaite contradiction avec une tendance lourde qui est toujours d’actualité : se tourner vers le passé pour savoir ce que nous sommes, ce que nous devons faire, et comment vivre ensemble. Et cela est d’autant plus vif lorsque le débat sur l’immigration reprend le devant de la scène médiatique. Être français, est-ce prendre modèle sur Vercingétorix, Jeanne d’Arc et Louis XIV, ou est-ce avoir en ligne de mire un idéal que l’on pourrait appeler républicain et dont on définirait collectivement le contenu ?

Être protestant, est-ce se référer à Gaspard de Coligny, Jean Cavalier et Marie Durand, ou est-ce avoir en ligne de mire un idéal que l’on pourrait qualifier de théologique et dont on définirait synodalement le contenu ?

Entendons-nous bien, il ne s’agit nullement de faire comme s’il fallait tirer un trait sur notre passé. La personne qui a cette vision apocalyptique a une histoire qui le précède, elle se tient sur un lieu qui lui vient de loin. Elle n’est pas auto-fondée, elle n’est pas son propre fondement, elle n’est pas fondamentaliste. Mais elle n’est pas non plus obsédée par son passé, loin de là. Le livre de l’Apocalypse ne fait pas l’impasse sur ce qui s’est passé avant, mais il oriente son regard sur ce qui est à venir car c’est cela qui fait sens.

Le livre de l’Apocalypse est d’ailleurs entièrement traversé par l’histoire de Jésus, une histoire qui a eu lieu quelques dizaines d’années auparavant, une histoire qui ouvre l’avenir qui pourrait sembler bouché à l’heure où le christianisme est en proie au cataclysme des persécutions menées par l’empire romain. Se référer à Jésus, c’est porter son regard en avant, sur ce qui est à vivre, sur ce qui est à imaginer, sur ce qui est à créer, sur toutes ces choses nouvelles qui sont à penser et à bâtir, en raison du fait que Jésus a ouvert les portes de la vie. En effet, Jésus n’a jamais fait du passé une norme à laquelle il faudrait se conformer, mais une ressource pour imaginer de bonnes façons de vivre le présent.

  1. Pourquoi la vie sans Dieu est-elle un enfer

Bien entendu, il n’est pas question de forcer qui que ce soit à adopter cette vision des choses. Toutefois le rédacteur met en garde ceux qui considéreraient que nous devons nous conformer à ce que nos ancêtres ont été pour être pleinement membre de la communauté dont ils ont fait partie. C’est ce qu’il fait en établissant cette liste de personnes qui ne connaîtront que le feu ardent et le soufre, autrement dit l’enfer, ce qu’il nomme la seconde mort, c’est-à-dire une mort non pas biologique, mais existentielle.

Cela semble bien naïf de dire que la vie sans Dieu conduit à l’enfer, alors qu’on peut très bien vivre sans Dieu et que beaucoup de nos contemporains considèrent même qu’on vit beaucoup mieux sans Dieu. Pourtant, ce passage biblique dit exactement l’inverse : ceux qui ne veulent pas de Dieu, ceux qui ne veulent pas être fils de Dieu, ceux qui rejettent Dieu, sont ceux qui souffriront. On pourrait dire, au sens strict du terme, et de manière légèrement polémique, les athées seront en enfer !

Cela se comprend par la liste des personnes concernées. Elles ont en commun d’avoir un véritable problème avec l’autre, avec les autres. Le lâche fuit les autres, l’incrédule ne croit pas les autres, l’abominable ne respecte pas les autres, le meurtrier non plus ; le débauché utilise les autres à son profit, les magiciens manipulent les autres, les idolâtres figent les autres et les menteurs escroquent les autres. Or Dieu est la figure de l’altérité. Dieu, c’est ce qui nous retient de tout rapporter à nous, de considérer que le monde est le simple prolongement de nous, que le monde est à nous. C’est aussi ce qu’exprime cette vision qui indique que la cité vivable n’est pas celle que nous avons bâtie à la force de notre poignet. La cité vivable vient, elle est à venir, elle est à créer, elle est une nouveauté et non pas une pure continuation de ce qui a toujours été.

Être sans Dieu, c’est refuser qu’il puisse y avoir de la différence, de la variété, et que cette variété soit décisive pour que la vie soit vivable. Être sans Dieu, c’est refuser qu’il puisse y avoir plus que ce que je souhaite dans l’équation de la vie. C’est alors que la vie devient un enfer. Nous le constatons aussi bien dans le Huis clos de Jean-Paul Sartre où l’enfer c’est les autres quand je suis invisibles à leurs yeux, quand je suis transparent, quand ma singularité est comme niée. L’enfer c’est les autres pour ceux qui rejettent Dieu, figure de l’altérité, car les autres deviennent un problème, une menace, une angoisse permanente. Il n’est qu’à voir l’attitude anxieuse de ceux qui font de l’histoire passée de la France la norme de vie pour toute personne qui prétend à la nationalité française, pour se convaincre que la vie sans altérité, la vie qui ne se tourne pas vers ce qui est à créer, la vie qui ne se tourne pas vers un idéal qui peut réunir une communauté humaine, n’est justement plus une vie, mais un enfer.

  1. Faire demeurer Dieu parmi nous

Le projet chrétien, porté par ce passage de l’Apocalypse, est de faire demeurer Dieu parmi nous. C’est le vieux projet de l’évangile de Matthieu (1/23), Emmanuel, Dieu avec nous. C’était déjà le projet du prophète Esaïe (7/14), de la femme enfantant Emmanuel. C’est le projet qui retentit dans les différents oracles de la Bible hébraïque où l’Eternel dit « je serai votre Dieu, vous serez mon peuple ».

Faire demeurer Dieu parmi nous, c’est accepter de n’être pas entièrement déterminé par notre passé, par ce qui a été fait jusque là. Faire demeurer Dieu parmi nous, c’est accepter le fait qu’il puisse y avoir de la nouveauté, de l’inattendu, qu’il y ait de la variation par rapport à ce qui a été jusque-là. Faire demeurer Dieu parmi nous, c’est accepter que ce qui nous réunit, c’est un horizon commun plutôt qu’un passé commun. Le passé est utile pour y puiser les éléments de réflexion utiles pour penser notre présent. Mais c’est l’idéal de vie auquel nous adhérons, Dieu, pour le dire de manière religieuse, qui est décisif pour construire une communauté.

Ici, le contenu de cet idéal, ce que Dieu désigne, c’est ce qui instaure une vie débarrassée de ce qui cause les pleurs, les cris, les grincements de dents ; une vie débarrassée de ce qui cause les séparations, les divisions, les blessures. C’est cela le Royaume de Dieu, le Royaume des Cieux : une vie qui n’est plus orientée par ce qui blesse, ce qui humilie, ce qui fragilise, ce qui endeuille, ce qui effraie. Le Royaume de Dieu, c’est lorsque nous orientons notre vie, nos choix de vie, dans le sens d’un apaisement des relations interpersonnelles, dans le sens d’une reconnaissance de l’autre qui va bien au-delà de la simple tolérance. Le Royaume de Dieu, Dieu parmi nous, c’est lorsque notre vie est tendue vers cet idéal qui consiste à vivre en frères et sœurs avec les autres, tous les autres, sans chercher à ce que l’autre s’aligne sur ma façon de vivre, mais en cherchant avec l’autre les bonnes manières de vivre cet idéal, cette société vraiment humaine qui se préoccupe d’essuyer les larmes au lieu de les faire couler, qui s’efforce d’encourager les personnes au lieu de s’en débarrasser, qui s’efforce d’apporter la paix intérieure au lieu de plonger les autres dans l’angoisse, qui prend soin du prochain au lieu de s’évertuer à la faire souffrir.

Contre une vie sans Dieu qui est une vie sans miséricorde, ce livre de l’Apocalypse encourage à une vie avec Dieu, c’est-à-dire une vie qui porte les autres dans nos propres tripes et qui a une exigence très haute de la vie en commun. Contre une vie sans Dieu, c’est-à-dire une vie à notre seule mesure, ce passage de l’Apocalypse propose une vie portée à une autre dimension que notre seul intérêt ou notre seul espoir. La vie avec Dieu, c’est cette vie marquée par la grâce qui transcende les habitudes qui sont parfois des faux plis, la grâce qui transcende nos postures qui sont parfois des replis, la grâce qui injecte dans notre histoire la nouveauté nécessaire pour nous sortir de la lassitude, de l’exaspération, du sentiment de fatalité. La vie avec Dieu, c’est le renouvellement possible de notre existence quand nous avons le sentiment d’être arrivés au bout de tout, et même au bout de la Bible.

La grâce crée notre identité nouvelle, par-delà le fait que nous serions homme ou femme, protestant ou d’une autre confession, français ou vietnamien, et vous ajouterez vous-mêmes toutes les catégories auxquelles nous pouvons avoir recours pour dire qui nous sommes. La grâce crée notre identité nouvelle, une identité que nous pouvons avoir en commun avec d’autres qui n’ont pas partagé notre passé, qui n’ont pas partagé nos combats, qui n’ont pas partagé nos malheurs, mais qui ont à cœur de partager un idéal de vie.

Amen

Un commentaire

  1. Bonjour James,
    Quel beau texte vous offrez-nous !! Transcender les habitudes et les postures, sortir de la lassitude et de l’exaspération, voilà qui donne beaucoup à réfléchir sur soi, pour nous renouveler !
    Bien à vous,
    Laurent

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