Juste bonne à ça


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Luc 10/38-42
38 Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. 39 Elle avait une soeur, nommée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 40 Marthe, absorbée par les soucis du service, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma soeur me laisse seule pour servir ? Dis -lui donc de m ‘aider. 41 Le Seigneur lui répondit: Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. 42 Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée.

  1. Les compléments circonstanciels

Chers frères et sœurs, il est de coutume de dire que cet épisode nous explique que la vie est une affaire de complémentarités. Il faut des personnes qui agissent et d’autres qui pensent. Dans l’Eglise, il faut des personnes qui sont dans le service, la diaconie (c’est le mot grec utilisé au sujet de Marthe) et des personnes qui prient. Il est de coutume de dire que nous avons besoin de ces complémentarités pour que le monde fonctionne bien. Comme si le monde devait toujours se diviser en deux ; comme s’il fallait nécessairement des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploités, des tyrans et des soumis ; comme s’il fallait que les uns soient intelligents et que les autres soient manuels ; comme s’il fallait que le monde se divise nécessairement entre ceux qui ont un flingue chargé et ceux qui creusent…

C’est avec ce genre de considération qu’on crée des classes sociales, qu’on crée des genres différenciés au sein de l’humanité, qu’on crée des gens du dedans et des gens du dehors. C’est comme cela qu’on crée des conventions, des rôles qu’on fait jouer aux uns et aux autres pour faire fonctionner le grand théâtre de la vie. Et c’est ainsi qu’on crée le musulman de service, le prolétaire de service, l’homosexuel de service, la blonde de service, le croyant de service, le patron de service, le belge de service… C’est comme cela qu’on crée une société, une communauté où chacun a sa place, chacun a sa fonction pour assurer le grand équilibre.

Il est donc coutume de fonder une société de la complémentarité sur ce texte qui est censé nous expliquer la juste répartition des tâches entre différentes catégories de personnes.

Le seul problème est que Jésus déclare qu’il y a une des deux personnes qui a choisi la bonne part, la bonne place. C’est la raison pour laquelle certains pensent que la religion devrait se limiter à se tenir aux pieds du Christ, à écouter la parole de Dieu, à prier et certainement pas à s’occuper de diaconie, et encore moins à s’occuper des questions sociales. Le principe de réalité pose qu’on ne peut pas  se passer des tâches ménagères qui sont loin d’être sans noblesse. Le principe de réalité pose qu’on ne peut pas passer son temps en prière sans s’y abîmer au sens premier du terme.

  1. Le progrès

Alors, pour faire bonne figure, on trouve une parade en disant que nous sommes tous Marthe et Marie et qu’alternativement, nous sommes Marthe ou Marie, selon les besoins du moment, selon les circonstances. La complémentarité ne serait pas au sein du groupe, mais en chacun de nous, en fonction des besoins, des nécessités. C’est ce que propose Maître Eckhart (sermon 86), qui voit dans cet épisode une mise en récit de deux étapes de la vie. La première étape est l’apprentissage dont Marie est la figure, apprentissage indispensable pour pouvoir ensuite se mettre au travail comme le fait Marthe de manière exemplaire. Marie aurait donc pris la bonne place compte tenu de sa situation. Marie, qui est probablement la cadette, avait encore besoin d’apprendre avant de pouvoir se lancer dans la vie active. Plus tard, elle pourra être comme Marthe, sa sœur aînée. Elle pourra tenir la maison. Elle pourra se mettre au service. Elle pourra accueillir le maître avec un grand savoir faire. Autrement dit, il y aurait un temps pour apprendre et un temps pour faire. Ce serait le principe de la progression personnelle. Ce serait aller dans le sens du progrès.

  1. La subversion évangélique

Mais quel serait le progrès, au juste, dans ce texte ? De se retrouver à la cuisine ? Le progrès ce serait d’être assez éduquée pour tenir une maison, pour gérer les fourneaux, pour tout briquer formidablement ? Le progrès, ce serait d’être bien éduquée pour devenir une bonne maîtresse de maison ? C’est cela la perspective de l’Evangile ? Devenir une femme au foyer ? La belle affaire !

C’est malheureusement ce qu’on fait le plus souvent de l’Evangile, un argument pour justifier notre morale, pour justifier la place de  chacun, pour justifier les équilibres. Des siècles de christianisme, Réformes protestantes incluses, qui ont fait et font encore de l’Evangile un moyen de maintenir un ordre des choses qui n’a pourtant rien d’évangélique. Et je plaide coupable avec les autres parce que ce type de lecture de la Bible, j’en suis tout à fait capable.

Heureusement, il y a parfois des personnes qui nous ouvrent les yeux et nous font découvrir l’évangile de Jésus-Christ sous ce que des siècles de christianisme ont fait de l’évangile. Récemment, Christine Pedotti a publié un livre[1] dans lequel elle relit des passages de l’évangile à nouveaux frais, avec un regard non clérical et, qui plus est, féminin. Et c’est à elle que je dois d’avoir réalisé qu’il y a une évidence dans ce passage biblique qui ne nous saute plus beaucoup aux yeux alors que c’est simple comme l’évangile : à Marthe qui se plaint que sa sœur ne l’aide pas en cuisine, à Marthe qui essaie de culpabiliser son monde parce qu’elle est seule en cuisine, Jésus répond à Marthe que la place de Marie n’est pas en cuisine.

La place de Marie n’est pas en cuisine non pas en raison du fait qu’elle ne saurait pas encore comment s’y prendre pour être en cuisine, mais en raison du fait que la place des femmes n’est pas à la cuisine. La réponse de Jésus n’est pas uniquement circonstancielle. La réponse de Jésus est que les femmes ne sont pas faites pour la cuisine, au sens où ce n’est pas leur vocation naturelle. Pour être plus clair, Jésus répond que les femmes ne sont pas condamnées à être à la cuisine parce qu’elles ne sont pas bonnes qu’à cela.

Faisons un petit saut culturel pour nous mettre dans le contexte de la société israélite où Jésus s’exprime. Nous n’avons même pas besoin d’imaginer quelle était la condition féminine à l’époque pour entendre le caractère profondément subversif de la réponse de Jésus. Il suffit de se souvenir qu’aujourd’hui encore, les femmes sont interdites d’étude de la Torah et du Talmud par les rabbins des consistoires. Au prétexte que les femmes seraient plus intelligentes que les hommes, elles n’ont pas le droit d’étudier et, par conséquent, elles ne peuvent pas devenir rabbin. C’est dans le judaïsme libéral, non reconnu par le judaïsme consistorial, que les femmes peuvent étudier et qu’elles peuvent devenir rabbin.

Dans cet épisode biblique, que Marie puisse être dans l’attitude du disciple qui profite de l’enseignement du maître, c’est tout à fait subversif. Et que Jésus déclare ouvertement que c’est la bonne place pour une femme est tout à fait subversif. Qu’au premier siècle de notre ère Jésus dise que la condition de la femme n’est pas d’être assignée aux tâches ménagères est proprement subversif – quand on songe au contenu des manuels d’éducation pour les jeunes femmes, qui étaient édités au milieu du siècle dernier.

Jésus dit que les femmes ont le droit d’être disciple. Jésus dit que les femmes ne sont pas tenues à être confinées à la cuisine – synecdoque des tâches ménagères. Jésus ne fait pas que relativiser la posture de Marthe, il la disqualifie en tant que norme qui devrait être imposée. Jésus récuse que la bonne place pour une femme ce serait là où Marthe s’est elle-même condamnée. Jésus engage un processus de libération de Marthe qui est comme aliénée à sa condition féminine. Marthe est comme aliénée car elle s’est elle-même condamnée à tenir ce rôle et elle est prête à condamner ses semblables, à commencer par sa sœur qui partage sa condition de femme. Jésus entend libérer Marthe de cette aliénation qui la condamne à un rôle social aussi défini que définitif.

Dire qu’en France il aura fallu attendre le XXIè siècle pour que ce bout d’évangile s’incarne (et encore, pas partout en France). Il aura fallu attendre tout ce temps pour qu’on comprenne cet épisode biblique de cette manière.

Il serait précieux qu’on n’attende pas vingt siècles supplémentaires pour en tirer toutes les conclusions qui s’imposent. Non seulement prenons immédiatement nos responsabilités en lisant la Bible sans nos verres correcteurs qui affadissent le sens de ces textes, mais prenons toute la démesure de cet enseignement proposé dans cet épisode biblique.

  1. La condition humaine selon l’Evangile

En effet, si ce texte bouleverse l’ordre social qui « absorbe » les femmes, il ne doit pas être limité à la seule condition féminine. La libération doit être universelle. Cet évangile proclame que nul ne devrait jamais être assigné à une posture, à une fonction, à une tâche, sans quoi on crée un ordre social qui oblige tout le monde à tenir un rôle qui ne lui convient pas forcément ; sans quoi on recrée le principe des états tels qu’il existaient au Moyen-âge ; sans quoi on crée des légions de personnes frustrées de ne pas pouvoir exercer leurs talents, de ne pas pouvoir aller dans le sens de leur désir, de ne pas pouvoir intégrer la notion de plaisir dans leur vie quotidienne.

Songeons à ce que peuvent signifier des revendications liées au pouvoir d’achat. Cela signifie que, si elles sont satisfaites par des hausses de salaire ou par des baisses de taxes, les personnes seront les mêmes avant et après cette négociation. Songeons à ce que signifient toutes ces négociations, tous ces accords qui jouent sur les chiffres, qui modulent les charges, qui accordent quelques aides financières supplémentaires. Elles signifient que l’argent est ce qui détermine notre vie. Elles signifient que c’est l’argent qui conditionne notre vie. Tout cela n’est qu’aliénation. Tout cela n’est qu’un moyen de maintenir les choses en l’état en faisant en sorte que personne ne s’intéresse à l’essentiel et que tout le monde continue à s’occuper du superflu. Ces revendications financières sont le signe d’une profonde aliénation qu’il faudrait pourtant neutraliser.

Ce que l’évangile proclame, ici, c’est que nul n’est soumis à un ordre des choses qui le contraindrait à une posture sociale. Nul n’est dépendant d’un ordre des choses qui l’obligerait à n’être bon qu’à des tâches subalternes. C’est là qu’une réelle résurrection est nécessaire, une résurrection qui consiste à relever l’ambition de ceux qui n’ont que la question financière à l’esprit, ce qui les condamne à demeurer dépendant des fluctuations économiques, sans la moindre indépendance possible. À Marie qui se pensait liée intrinsèquement à la cuisine, correspondent des centaines de milliers de personnes qui se pensent intrinsèquement liées à l’emploi qu’elles occupent actuellement, ou au lieu qu’elles habitent depuis des générations ou au statut social qui leur colle à la peau.

Ce passage d’évangile déclare que nous valons bien plus que ce à quoi nous sommes aliénés. Nous sommes capables de bien plus que ce qu’on nous dit de faire ou ce que nous nous infligeons nous-mêmes. C’est cette liberté là qu’il faut revendiquer. C’est la liberté de pouvoir transcender les systèmes de classe, les réseaux d’influence, les cercles de copinage, c’est la liberté de pouvoir transfigurer l’image qu’on a de soi, qu’il faut revendiquer. Pour cela, il faut faire entendre l’évangile de Jésus-Christ qui récuse le fait qu’on soit condamné à reproduire les schémas classiques, qui récuse qu’on soit condamné à n’être bon qu’à demeurer dans notre état. C’est la liberté de pouvoir devenir disciple, autrement dit de pouvoir apprendre un nouveau métier, d’acquérir de nouvelles compétences, de découvrir de nouveaux centres d’intérêt, de renouveler nos rêves, de hisser notre niveau d’espérance, qu’il faut revendiquer. C’est la liberté d’être libre qu’il faut revendiquer ; la liberté de pouvoir mener sa vie, la liberté de pouvoir faire des choix personnels. C’est la liberté de pouvoir exercer ses responsabilités qu’il faut revendiquer.

Amen

[1] Christine Pedotti, Jésus, l’homme qui préférait les femmes, Paris, Albin Michel, 2018.

Un commentaire

  1. Juste génialissime …. un grand MERCI pour les femmes et toute notre société en effet totalement aliénée … mais dont personne ne veut vraiment prendre conscience … Elul en son temps avait essayé

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