Ne nous emporte pas dans l’épreuve, mais arrache-nous au malheur


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Matthieu 6/9-13
Notre Père qui es aux cieux ! Que ton nom soit sanctifié;  10 que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.  11 Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien;  12 pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés;  13 ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du malin. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen !

Chers frères et sœurs, la récente modification apportée à la traduction du Notre Père n’a pas réglé tous les problèmes de traduction, mais elle a mis en évidence une situation que beaucoup soupçonnaient : cette prière est rarement dite de bon cœur. Les discussions lors de l’étude biblique sur le Notre Père ont mis à jour une forme de rejet majoritaire que seul le conformisme ecclésial neutralise : puisque c’est la prière de tous les chrétiens, il faut la dire nous aussi. Voilà qui est la plus mauvaise raison qui soit pour dire, encore, le Notre Père : agir par conformisme ne correspond pas à une attitude chrétienne qui s’intéresse à ce qui est juste et non à ce qui attirera un regard positif de nos voisins. Si cette prière reste en travers de la gorge de tant de protestants, c’est principalement en raison de la phrase « ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal » qui a été corrigée en « ne nous laisse pas entrer en tentation » en décembre dernier – ce que la traduction Louis Segond avait fait depuis un bon moment.

  1. Les aspects insupportables de cette demande

Cette demande a de quoi nous faire grincer des dents pour deux raisons. La première est l’idée de soumission – qui est assez insupportable. Concevoir que nous pourrions être soumis, n’est pas vraiment dans l’ADN de la foi biblique qui est tout orientée vers la libération : l’Eternel est ce qui nous libère de nos servitudes – c’est d’ailleurs la première des dix paroles. Être soumis, c’est renoncer à sa liberté et plus que renoncer à sa liberté, c’est renoncer à la liberté qui nous est offerte par Dieu. Dans une certaine mesure, être soumis, c’est renoncer à Dieu. Cela signifie qu’accepter une forme de soumission, c’est renoncer à sa vocation. De nos jours, la liberté, c’est notamment la liberté de conscience, la liberté de jugement, la liberté de ne pas tenir pour argent comptant ce qu’on nous a toujours dit et ce qu’on a toujours voulu nous faire croire. Et l’un des efforts du protestantisme, dès le moment de la Réforme, a été de retourner aux textes dans leurs langues originelles. Cet effort d’aller aussi proche que possible à l’origine était une façon d’être libre vis-à-vis de tout ce qu’on pouvait nous dire, parfois peut-être avec de bonnes intentions, peut-être parfois avec de moins bonnes intentions. Le retour à la langue grecque pourrait nous permettre de constater que le terme de « soumission » n’est effectivement pas présent. Être libre commence par s’interroger sur le texte grec de la prière au lieu de se soumettre docilement aux traductions habituelles. Le verbe n’est pas « soumettre », de quelque manière que ce soit – ce qui explique, en partie, la correction en « ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Néanmoins cette correction ne résout pas tous les problèmes. Si la soumission est évacuée – ce qui est déjà une bonne chose –, le sadisme de Dieu, lui, est préservé, puisque cette demande peut donner le sentiment que Dieu pourrait nous laisser entrer en tentation sans broncher, pour employer un anthropomorphisme. Dieu serait donc en mesure de nous éviter les problèmes, mais il ne le ferait qu’à la condition qu’on le prie, qu’on l’implore. Quelle image perverse de Dieu, dans ce cas, qui ne ferait preuve d’amour qu’à la condition qu’on lui adresse la demande en bonne et due forme… cela est loin de l’amour-agapè et contraire à ce qu’est la grâce. Autant refuser que Dieu puisse nous soumettre à la tentation est une manière de refuser qu’il soit celui qui nous impose les problèmes, autant accepter qu’il puisse nous laisser sombrer revient à exprimer un amour divin particulièrement contestable et dont le seul bon sens devrait suffire à nous tenir éloignés : aimer en laissant l’être aimé s’abîmer, voilà qui serait proprement problématique.

  1. Le statut d’une prière

Avant d’aller plus loin dans les questions de traduction, il convient de se rappeler que ce texte est une prière et, par conséquent, il s’agit de penser le statut de la prière. En effet, une erreur serait de considérer la prière comme un exposé théologique qui dit ce qu’est Dieu. Or la prière n’est pas un discours sur Dieu, mais un dialogue avec le divin. La prière ne dit pas ce qu’est Dieu, mais ce que Dieu suscite en nous et ce qu’il nous est permis d’espérer. La lecture des psaumes pourrait suffire à nous convaincre que la prière a un statut particulier, ouvrant un espace de liberté qui nous permet de mettre à jour ce que nous avons en tête, ce qui nous anime profondément, ce qui nous motive, après quoi il nous est possible de faire quelque chose de tout ce qu’il y a en nous ; la prière est l’occasion que la religion nous donne pour faire un travail sur soi afin d’évangéliser nos pensées, notre regard sur la vie et même notre foi, afin d’évangéliser nos paroles et nos actes. C’est justement ce qui se passe dans les psaumes où nous découvrons des croyants qui ne sont pas animés que par l’amour du prochain, mais qui n’en restent pas là une fois qu’ils en sont conscients. Par conséquent, quelle que soit la traduction que nous adoptions de cette demande du Notre Père, il est préférable de ne pas en faire une vérité sur Dieu, mais un moyen de travailler sur nous : la prière dit beaucoup plus sur nous que sur Dieu.

Alors demandons-nous ce que réalise cette demande, même lorsqu’elle n’est pas très bien traduite. Tout d’abord, nous pouvons constater que c’est la seule demande du Notre Père avec une négation. C’est la demande qui pose une négation devant la soumission et la tentation – qu’il vaudrait mieux traduire peirasmos par épreuve, d’ailleurs. Cette demande ne tient pas la tentation ni l’épreuve pour une situation devant laquelle nous devrions nous incliner servilement. Cela n’est pas rien : cette demande est un refus. Cette demande encourage le refus de l’épreuve, elle autorise la révolte, elle pose que nous n’avons pas à accepter docilement que le malheur puisse être a way of life – un art de vivre. Cette demande est un acte de rébellion contre le malheur.

Contre cette idée aussi fâcheuse que bien répandue dans les esprits formatés de nombreux chrétiens qui pensent que ce qui nous arrive est toujours voulu par Dieu, cette demande du Notre Père pose qu’il est juste et bon de ne pas accepter le malheur comme une possibilité parmi d’autres. Cette demande légitime les actions de lutte contre tout ce qui défigure l’humanité ; elle légitime les actions pour l’abolition de la torture ; elle légitime aussi les actions d’entraide pour sortir les uns et les autres des situations épouvantables dans lesquelles ils se démènent. Cette demande légitime ce qui permet d’empêcher tout ce qui blesse, tout ce qui fait mal. Cette demande coupe court à cette idée insoutenable que le malheur serait une pédagogie divine pour obtenir une plus grande félicité. La possibilité que Dieu se serve du mal, du malheur, de l’épreuve, pour nous rendre meilleurs – cela n’est pas éloigné de l’idée selon laquelle il faut souffrir pour être beau. Par cette négation posée en amont, Dieu est, au contraire, ce qui désigne tout ce qui nous délivre du mal, tout ce qui nous arrache aux griffes du malheur, ce qui nous délivre aussi des prisons mentales dans lesquelles nous sommes parfois enfermés. Dieu est ce qui nous libère de la prétendue fatalité du mal. Et cette prière nous rappelle ce qu’il nous est permis d’espérer : une vie délivrée de l’obligation d’en baver, une vie délivrée de l’obligation d’accumuler difficulté sur problème. Contre Martin Luther qui disait que la vocation du chrétien est de souffrir, souffrir, et souffrir, cette demande du Notre Père autorise chacun de nous à échapper à l’épreuve et à être délivré du mal. La souffrance n’est pas rédemptrice. Le malheur n’est pas salvateur.

  1. Découvrir le Dieu qui libère

La prière en général et cette prière en particulier, nous permet de découvrir quelle relation à Dieu peut être juste, pour le croyant. La prière nous permet d’accomplir le chemin nécessaire pour une vie plus en harmonie avec ce que propose l’Évangile, Évangile que nous pourrons d’autant mieux comprendre que nous irons voir du côté du texte grec ce qui est dit. C’est le verbe eisphéro qui est l’objet de toutes les circonvolutions. Le préfixe eis signifie « jusque dans » et le verbe phéro que l’on retrouve par exemple dans « phéromone », signifie « porter ». eisphéro signifie donc « porter jusque dans », ce qui en français se dit « emporter ». Ce que Jésus enseigne à ses disciples, c’est de demander à Dieu de ne pas les emporter dans l’épreuve. Ce n’est guère mieux que « soumettre », me direz-vous : Dieu serait donc susceptible de placer les humains dans des situations impossibles à moins qu’on le supplie de s’abstenir ?

Souvenons-nous que la prière nous permet de faire un travail sur nous-mêmes ; souvenons-nous que la prière nous aide à changer. Eh bien examinons ce que cela peut changer dans notre manière de comprendre l’action divine. Et pensons à nous-mêmes lorsque ça ne va pas. Pensons à notre propre prière lorsque nous sommes un peu en panne, lorsque c’est difficile… que demandons-nous à Dieu ? De nous accompagner et, si possible, de nous porter. Notre prière, classiquement, en zone de difficulté, c’est l’accompagnement et le fait d’être porté. Vous connaissez peut-être ce texte qui raconte un homme marchant aux côtés de Dieu, sur une plage qui symbolise toute la vie de la personne. L’un et l’autre laissent des traces visibles sur le sable. Toutefois, en se retournant, la personne observe que lorsqu’il y a eu des coups durs, lorsque la vie a été particulièrement difficile, il n’y a plus qu’une seule trace de pas – ce qui lui laisse penser que Dieu l’a abandonné dans les épreuves. Mais Dieu explique que dans les moments difficiles, il portait la personne.

Je propose d’entendre cette demande du Notre Père comme une demande qui récuse cette vision des choses et qui propose une alternative. Cette demande du Notre Père ne considère pas qu’il faille demander à Dieu de nous porter dans les moments d’épouvante. Cette prière en usage dans le christianisme me semble recommander, au contraire, de prier Dieu de ne pas nous porter lorsque nous sommes dans une mauvaise passe, de ne pas nous emporter au cœur de l’épreuve. Autrement dit, cette prière pourrait nous proposer de laisser Dieu faire autrement que d’aller dans notre sens. Car il y a un côté pervers dans notre prière qui demande à Dieu de nous accompagner et de nous porter car elle demande à Dieu d’aller dans notre sens. Elle demande à Dieu de se soumettre à notre bon ou mauvais plaisir et de valider ce que nous faisons, coûte que coûte. Au lieu de nous encourager à tous nous laisser absorber par les problèmes, cette prière propose de décider d’être arrachés à ces problèmes. Cette prière propose de laisser à Dieu le soin de nous contrarier, de nous stimuler pour que nous changions de direction, pour que nous ne nous obstinions pas dans une voie mortelle. Cette prière suggère que Dieu ne nous flatte pas, qu’il ne nous caresse pas dans le sens du poil : Dieu, ce n’est pas ce qui dit oui à tous nos caprices, à toutes nos envies et donc, par conséquent à toutes nos erreurs.

La prière des chrétiens ne consiste pas à demander à Dieu qu’il ne nous arrive rien – ce qui signerait notre malheur parce que si rien ne peut nous arriver, il ne nous arrivera rien, et notamment rien de bon. La prière chrétienne consiste à demander que nous ne soyons pas encouragés dans les voies de perdition, mais que nous soyons délivrés du mal, et qu’une autre voie puisse s’ouvrir. Il s’agit de faire en sorte que notre prière ne soit pas une manière d’encourager notre penchant naturel vers la plainte, la tristesse, l’insatisfaction, mais qu’elle soit une manière de nous concentrer sur ce qui nous rend plus libres, sur ce qui nous arrache au malheur, et donc, ultimement, sur ce qui nous conduit au bonheur.

Cette demande, toute insupportable qu’elle pourrait paraître en première lecture, est en fait une demande qui dit non au malheur et qui dit oui à tout ce qui nous libère du mal et du malheur.

De fait, si nous sommes un peu lucides, nous voyons bien que la vie ne cesse de nous exposer à toutes sortes d’épreuves. Le grand travail qui nous incombe consiste à ne pas jeter l’éponge, à ne pas nous laisser abattre par les épreuves, ni à embarquer tout le monde dans nos épreuves comme dans une sorte de grand trou noir. La foi chrétienne est le refus du mal comme d’un vaste trou noir qui engloutirait tout. Ne pas succomber et, pour cela, s’en sortir. Au fond, s’il y a bien une tentation, c’est celle de succomber, de baisser les bras et d’accepter que ça n’aille pas… accepter que la vie soit pourrie. Job lui-même, alors que cela n’allait pas fort pour lui, n’a jamais accepté sa condition. Si on utilisait un anthropomorphisme, on pourrait dire qu’il a plutôt attrapé Dieu par le col pour lui demander quelques comptes, tandis que ses amis, grands théologiens devant les hommes à défaut de l’être devant l’Éternel, essayaient de lui faire entendre raison et de lui faire comprendre que s’il en était arrivé là c’est bien parce qu’il le méritait, que dans une certaine mesure il l’avait bien cherché. A la fin de l’histoire, le texte dit que Dieu déclare que c’est Job qui a bien parlé, parce qu’il n’a pas jeté l’éponge, parce qu’il est resté révolté devant l’injustice, parce qu’il est resté révolté contre le malheur et qu’il a fait en sorte de pouvoir s’en sortir. Eh bien cette demande du Notre Père indique que la foi consiste à dire oui à ce qui ne nous encourage pas dans le malheur, à dire oui à ce qui nous en arrache et nous en éloigne.

La foi chrétienne consiste à ne jamais se faire une raison, ni à accepter benoîtement les situations invivables : ne pas s’habituer à ce qui est invivable. Et cette prière nous autorise à prendre la suite des psalmistes qui rageaient des situations injustes, qui se révoltaient devant les souffrances, qui ne considéraient pas que la souffrance pouvait être rédemptrice ni que le malheur pouvait être expiatoire, et qui indiquaient par là leur intuition qu’une puissance de vie est toujours disponible, même au pire de l’épreuve, et qu’un autre ordre du monde est possible.

Amen

3 commentaires

  1. Bonjour.

    C’est théologie pratique ; du bonheur.

    « prier Dieu de ne pas nous porter lorsque nous sommes dans une mauvaise passe, de ne pas nous emporter au cœur de l’épreuve. Autrement dit, cette prière pourrait nous proposer de laisser Dieu faire autrement que d’aller dans notre sens. »

    Heureusement que Dieu ne fonctionne pas comme nous !

    Eh bien, voilà comment penser l’aide à autrui, bien différemment du classique et autrement plus efficace (un ravissement !) que :
    le « côté pervers dans notre prière qui demande à Dieu de nous accompagner et de nous porter car elle demande à Dieu d’aller dans notre sens. Elle demande à Dieu de se soumettre à notre bon ou mauvais plaisir et de valider ce que nous faisons, coûte que coûte », ce qui est bien souvent le contenu de fond des demandes formulées par l’être en difficultés.

    C’est extrêmement intéressant, parce que cela pose la question de l’accompagnement ou non, ou sous quelle forme qui ne soit pas de la dépendance ; accompagner l’advenue à la liberté d’autrui et à ses responsabilités.

    Pour un des aspects de cette prédication. Fort encourageante pour toutes les mises en route encore sur le bord du chemin.

    Merci pour l’appréhension herméneutique.

  2. Merci James je suis paroissien à l’Oratoire ou je vous ais connu et vos prédications nous offrent des perspectives et nous procurent des joies pour avancer

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