La question juive

Le théologien protestant Karl Barth affirmait en 1938 : « l’antisémitisme est un péché contre le Saint Esprit ».

Qu’y a-t-il donc de spécifique au judaïsme qui ait pu conduire ce théologien à envisager cette analogie, et qui vaut aux juifs des siècles de haine radicale ? Un autre théologien protestant, Paul Tillich, s’est efforcé de répondre à cette question. Paul Tillich, protestant luthérien, s’est rapidement fait connaître pour son philosémitisme. En 1932, alors qu’il était doyen de la faculté de philosophie à Francfort, il sanctionne des étudiants qui avaient molesté des juifs. A la suite de la prise de pouvoir des nazis, il émigrera aux États-Unis dont il obtiendra la nationalité en 1941.

Le temps contre l’espace

Paul Tillich repère dans le judaïsme une vocation prophétique qui vient s’opposer de manière frontale à une tendance générale : le sacramentalisme. Ces deux termes théologiques peuvent se traduire assez facilement dans le champ de la vie quotidienne en parlant de l’opposition du temps et de l’espace. Selon Tillich, le judaïsme est « le peuple du temps » et le fait de la diaspora, de la dispersion à travers l’espace plutôt que le rassemblement en un lieu donné, ne serait pas un accident historique, mais « une situation où s’exprime son caractère ».

L’observation des textes bibliques, notamment de la Bible hébraïque, révèle l’effort incessant pour arracher les personnages à la servitude du sol, à l’enclos familial – ce qui est déjà une rupture par rapport aux mythes fondateurs, mais aussi par rapport à l’idée selon laquelle l’identité d’une personne tient à la certitude du sol, à sa liaison durable avec un territoire donné, à la permanence de ses racines terriennes. À la sacralisation de la nation et de ses institutions que désigne la divinité attachée à un espace et qui en garantit l’intégrité, le judaïsme répond par l’inscription de l’humain dans l’histoire, dans l’événement, dans le projet, accompagné par un Dieu qui a un caractère universel. Les prophètes dénonceront les ritualismes qui valorisent la répétition du temps pour conserver le monde en l’état aux dépens de la justice qui devrait toujours être la finalité de nos actes.

Le professeur André Gounelle met en évidence l’opposition entre Paul Tillich et l’un de ses anciens collègues, Martin Heidegger dont les cahiers noirs ont révélé l’antisémitisme notoire. Cet antisémitisme tient justement à cette opposition entre un conservatisme rassurant qui valorise les racines et un nomadisme qui permet un juste rapport à la vie dans la mesure où la vie n’est vraiment la vie si elle est libre d’évoluer.


Conférence d’André Gounelle sur Paul Tillich, héritier de Martin LutherTélécharger

Le sacramentalisme, qui célèbre les états, s’oppose effectivement au prophétisme qui célèbre les dynamiques, les trajectoires. Tillich s’interroge sur les dieux de l’espace : ne seraient-ils pas hostiles à ce qui est à venir ? Le sacramentalisme ne serait-il pas un conservatisme honorant le « déjà » et empêchant tout avenir au « pas encore » ?

Héritier du réformateur Martin Luther, Tillich trouve au sein du christianisme cette même opposition entre ceux qui considèrent que la foi consiste à croire au contenu de la Bible et aux interprétations de l’Église (autrement dit l’acceptation d’une doctrine qui prend pour certaines des choses incertaines) et ceux qui considèrent que la foi est une orientation de notre centre personnel vers Dieu, c’est-à-dire vers ce qui a un caractère inconditionné.

S’attaquer au judaïsme, c’est s’attaquer à ce rapport à la vie, à cette orientation intime des individus vers plus grand que soi. Tillich écrit : « Dans leur lutte contre le judaïsme, les combattants sont devenus fous. Ils cherchent à détruire ce qu’il y a de grand, de divin, d’unique dans le judaïsme et ils singent ce qui y est petit et humain et ordinaire. » De ce point de vue, le nazisme avait fort bien compris le judaïsme et, pour cette raison, ne le supportait pas. Selon le mot Tillich «  la question juive est celle de notre existence ou de notre non-existence. »

Les livres prophétiques Jérémie et Ézéchiel résonnent des appels à ne pas enfermer qui que ce soit dans une représentation du passé, ni à le tenir pour responsable de ce que ses aïeux ont pu faire : ce n’est pas parce que les parents ont mangé des raisins verts que les enfants doivent avoir les dents agacées. Nul n’est condamné à répéter le passé, qu’il s’agisse d’un passé honteux ou d’un passé glorieux. Pour les prophètes, le pire serait de ne pas réaliser sa vocation personnelle, et de se conformer à l’usage familial, communautaire ou national.

Comment neutraliser l’antisémitisme ?

À son époque, Tillich constatait l’efficacité du principe de réalité : l’antisémitisme résiste mal à la rencontre d’un juif, à moins qu’il soit alors considéré comme une exception. Les visions fantasmées des représentants des idées que nous redoutons ne disparaissent pas spontanément. Les stéréotypes se transmettent si facilement autour d’une table, dans les cours d’école, dans les médias, du haut de chaires. Lutter contre les stéréotypes, contre les idées reçues et non soumises à une critique sérieuse, ce peut-être sortir les juifs de l’anonymat (au même titre que pour les musulmans, il peut être intéressant de demander le nom de cinq juifs connus personnellement à quiconque porte un jugement dépréciatif sur le judaïsme).

Martin Buber, dont Paul Tillich fut très proche, avait mis en évidence la nécessité de sortir des relations JE-CELA, qui transforment les personnes en objet, qui détruisent toutes formes de relations personnelles. Toute personne, toute communauté qui aurait à cœur de défendre la vie libérée des forces démoniques qui enferment dans des stéréotypes, dans un état définitif, pourraient valoriser les relations JE-TU qui prennent l’autre au sérieux, qui tâchent de discerner les promesses dont il est porteur, ce que la théologie nomme la grâce. Une relation TU-JE permet à chacun de faire valoir ses propres talents, ses propres aspirations, éprouvés à l’aune de l’universel, du bien absolu qui nous préserve de ne satisfaire que nos intérêts personnels.

Quand les juifs sont malmenés, attaqués, ce sont les promesses de justice que les prophètes ont à cœur de défendre, qui sont directement menacées. Ce sont aussi les individus, quelle que soit leur religion, quels que soient leurs réalisations, leurs espoirs, leurs systèmes de fidélité, qui seront victimes. Neutraliser les menaces est possible. Selon le constat de Paul Tillich en 1959 encore valable de nos jours : « A notre époque, la synagogue et l’Église devraient s’unir dans le combat pour le Dieu du temps contre les divinités de l’espace. Nous vivons une période où, plus fortement que jamais, les divinités de l’espace manifestent leur pouvoir sur les personnes et les nations. Si tous ceux qui luttent pour le Dieu de l’histoire, pour sa justice et sa vérité, s’unissent, il redeviendra visible que dans le conflit entre le temps et l’espace, la victoire éternelle est celle du temps, celle du Dieu unique, le Dieu de l’histoire. »


Bibliographie:

Auteur: Paul Tillich
Editeur: Labor et Fides
ISBN: 978-2-8309-1620-1
Date de publication: 11/01/2017

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