Moralisation de la vie publique, un chemin possible vers l’enfer

Lorsque les rédacteurs de la Bible ont voulu parler des conséquences de nos actes, de nos attitudes, ils ont inventé une image, l’enfer, qui serait la projection de nos comportements néfastes. Ainsi en va-t-il de cet homme riche qui ne pratique pas la charité envers la personne qui se tient sur le seuil de sa maison en situation de grande nécessité (Luc 16/19ss.). Pour cet homme, l’enfer est le prolongement direct de son égoïsme, de sa suffisance. Bien avant Jean-Paul Sartre, l’évangéliste Luc proclame que vivre les uns à côté des autres sans vivre les uns avec les autres, c’est l’enfer. De la même manière, l’évangéliste Matthieu utilise l’image de l’enfer pour décrire à quoi mène le fait d’enterrer son talent au lieu de le faire valoir, de l’injecter dans la vie publique (Matthieu 25/14ss.).

Cette histoire est d’autant plus intéressante qu’elle peut nous aider à comprendre le caractère pervers d’une loi de moralisation de la vie publique qui réglementerait par le détail ce qu’un responsable politique ne doit pas faire s’il veut éviter de tomber sous le coup d’un conflit d’intérêt notamment – ces situations où une personnalité politique se retrouve à traiter un sujet auquel il est lié par son activité professionnelle passée ou présente. Observée à travers la parabole des talents, il apparaît qu’une loi de moralisation de la vie publique visant à empêcher tout conflit d’intérêt rendrait étanche le champ des compétences et le champ politique, ce qui reviendrait à enterrer le moindre talent : cela conduirait à rendre impossible l’accès aux fonctions ministérielles tout aussi bien qu’à des fonctions législatives ou municipales, les personnes qui ont une expertise professionnelle. Chacun serait non seulement suspecté de favoriser ses anciens collaborateurs ou d’œuvrer au profit du secteur dans lequel il travaillait.

De même que c’est la peur de la réaction de son maître qui a conduit l’homme de la parabole à enterrer son talent, c’est la peur d’une possible suspicion de conflit d’intérêt qui arrêtera tout citoyen désireux de servir sa collectivité ou son pays. Les gens de culture ne pourront s’occuper de culture, ceux ayant exercé dans le bâtiment ne pourront s’occuper d’urbanisme, les magistrats et les avocats seront privés de justice : comment la limitation aux activités de conseil pourrait-elle satisfaire ceux qui ne conçoivent pas qu’il est possible de ne pas sacrifier l’intérêt général sur l’autel d’un intérêt particulier ? Les seules personnes légitimes pour exercer un mandat politique qui décide de l’attribution de marchés ou qui légifère, seront donc les personnes n’ayant jamais travaillé en dehors de la fonction publique. Voilà la meilleure manière de se diriger vers une société dirigée par les techniciens de la fonction publique, à condition bien sûr qu’ils soient orphelins et célibataires ou conjoints d’un autre fonctionnaire, et qu’ils n’aient pas d’enfants – à moins qu’ils s’engagent eux-mêmes à entrer dans la fonction publique.

Oui, c’est l’enfer qui nous est promis par un tel combat pour la moralisation de la vie publique qui passerait par la réglementation des pratiques.

Dégâts collatéraux

Ne pas réglementer, mais confier cette moralisation à des tribunaux populaires ne vaudrait pas mieux. Combien de personnes ont-elles déjà refusé de s’engager dans le domaine politique, combien ont refusé un poste ministériel de première importance afin de préserver leur famille, afin qu’elle ne se retrouve pas sous les feux des projecteurs, ni dans les conversations assassines qui fleurissent sur les réseaux sociaux qui ont cette capacité à rendre fous les plus sensibles, les plus jeunes aussi.

La peur gagne les conjoints et les enfants qui n’ont nulle envie de passer par le crible des enquêteurs rarement officiels, souvent peu délicats. Etre jeté en pâture sur la place publique ne pourrait ravir que les narcissiques.

Parmi les dégâts collatéraux, notons qu’une entreprise dont l’un de ses membres viendrait à occuper un poste politique décisionnel relevant de son domaine de compétences pourrait courir le risque de ne plus passer aucun contrat avec l’institution où servirait désormais l’ancien collaborateur.

Pourquoi reprocher qu’un élu vote l’attribution d’un marché à une entreprise dans lequel il a travaillé par le passé ? La seule raison serait que cette décision soit contraire au service du public parce que l’entreprise choisie n’offre pas les garanties de qualité ou qu’un jeu de rétrocommissions pénalise financièrement la collectivité territoriale ou l’Etat, ce qui revient à pénaliser les citoyens français. De même, ce n’est pas le fait d’embaucher un membre de sa famille qui devrait être reproché à un élu, mais le fait que cet emploi soit fictif ou rémunéré de manière inéquitable par rapport à d’autres collaborateurs.

Ce qu’il s’agit de supprimer, ce sont les actes qui rompent le principe d’égalité ainsi que les décisions préjudiciables à la mission de service public qui a été confiée. Pourquoi condamner une personne qui a voté en faveur de l’attribution d’un marché public à l’entreprise dont il fut cadre et qui réalisera correctement le projet sans qu’une partie du budget se retrouve dans la poche personnelle de l’un des protagonistes, et ne pas condamner celles et ceux qui voteraient des projets et des attributions de marché qui aboutissent à des fiascos économiques ? La Cour des comptes révèle régulièrement ces situations scandaleuses de gaspillage de l’argent public qui sont tout à fait légales, mais qui sont proprement immorales et constituent de véritables fautes professionnelles.

Préférer la foi à la peur

S’agissant des risques de corruption, la moralisation passera difficilement par un arsenal législatif qui aurait pour première conséquence de paralyser de peur ceux qui ont un talent et qui, ne voulant pas le perdre, l’enfouiront au lieu d’en faire profiter l’espace public. Un arsenal législatif voulant régler les conflits de la morale à la place des personnes, priverait la sphère politique des compétences de la société dite civile, laissant plus de place à la technocratie ou aux responsables politiques à vie. Nous ne gagnerons rien à faire de la classe politique l’ombre d’elle-même.

La vertu ne s’enseigne pas par la peur qui est une mauvaise conseillère dans la mesure où elle favorise surtout le désengagement. La vertu s’acquiert par l’adhésion à un absolu de justice, ce que la théologie appelle la foi. Cet apprentissage se fait au niveau individuel, en exprimant clairement le sens du politique et le bénéfice que chacun retire lorsque l’intérêt général est bien servi. Cela se fait également en rappelant la responsabilité des élus qui doivent servir et non se servir aussi bien que la responsabilité des électeurs qui sont chargés d’évaluer le travail de leurs représentants. C’est en disant l’horizon que nous voulons atteindre collectivement que chacun sera en mesure de développer l’éthique qui lui permettra de répondre à ce défi d’une vie publique débarrassée des pratiques qui desservent les intérêts de la communauté et donc de ses membres.

En valorisant la vertu, en misant sur la foi comprise comme adhésion au projet d’une république qui est au service de chacun et non de quelques uns seulement, nous éviterons que le projet de moralisation de la vie publique se transforme en neutralisation de la vie publique et nous conduise tout droit en enfer.

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