Transgresser les postures fratricides

Exclusion versus Transgression

Nul ne souhaite, au moins explicitement, l’explosion de la société française. L’unanimité continue à se prononcer en faveur d’une communauté nationale dont la fraternité pourrait être un maître-mot. Mais comment s’y prend-on ?

Les clivages qui se sont marqués au fil des années qui viennent de s’écouler sont toujours bien vivaces.

En politique, droite et gauche ont bougé leurs curseurs, mais ces deux rives sont toujours revendiquées par des responsables politiques.

Sur le plan de la justice, l’opposition entre ceux qui veulent une politique pénale et ceux qui veulent une politique de réhabilitation, voire de prévention, ne s’atténue pas.

Sur le plan religieux, les catholiques et les protestants semblent plutôt en paix 500 ans après leur divorce et font figure d’agent de paix dans bien des domaines, alors que la tension entre partisans d’une laïcité qui favorise la liberté de culte et partisans qui veulent une privatisation du culte est vive.

Sur le plan social la loi promulguant le mariage pour tous n’a toujours pas été digérée par ceux qui ne voulaient pas entendre de mariage pour les personnes homosexuelles.

En termes de générations, le conflit persiste d’autant plus que, pour une fois, la révolte des quadragénaires l’a emporté. Quand Baudis, Million, Bayrou ou encore Fillon avaient tenté le coup de force en 1989, les aînés avaient tenu bon. Cette fois, ils se retrouvent mis en minorité, ce qui ne se vit pas avec le sourire aux lèvres.

A quoi s’ajoute le clivage ouvert/fermé qui a été particulièrement visible lors de la campagne présidentielle : ouvert ou non sur l’Europe, ouvert ou non sur le monde, ouvert ou non sur une autre culture que la mienne, sur une autre tradition que la mienne, sur une autre idée de l’homme que moi-même… ouvert sur des coopérations ou refermé sur soi, le groupe, les semblables.

Exclusions

Depuis la fin des campagnes électorales, le clivage se fait entre constructivistes et ceux qui veulent s’opposer, et les exclusions se sont à peine faites attendre. Les exclusions voire auto-exclusions du Parti socialiste, de Les Républicains sont des faits mineurs au regard des exclusions bien plus graves que sont les tentatives de disqualifications des uns par les autres. Les « Insoumis » ne seraient pas sérieux, les « nationalistes » sont infréquentables, les « socialistes » sont des zombies, « Les Républicains » sont des revanchards et les « marcheurs » ne sont pas crédibles.

Comment imaginons-nous forger une communauté nationale si les personnes qui sont censées la représenter au parlement, dans les médias, auprès des organisations de toutes natures, offrent un visage aussi plus pitoyable que ce que le christianisme a pu offrir pendant des siècles de division ?

Aujourd’hui, un chrétien regarde la France comme Jésus pouvait regarder la Samaritaine selon ce que nous rapporte l’évangéliste Jean (chapitre 4) : une exclue.

Exclusion religieuse/idéologique. C’est une samaritaine, donc une infréquentable. Les samaritains sont ces frères ennemis avec lesquels il n’est pas possible d’être d’accord. C’est un patron donc c’est un salaud. C’est un chômeur donc c’est un parasite. C’est un responsable politique donc c’est un corrompu. C’est un croyant donc c’est un fanatique… Voilà les formes contemporaines de cette exclusion réciproque des juifs et des samaritains qui se rejouent sous nos yeux.

Exclusion sociale. C’est une femme, donc une intouchable. Qui sait si cette femme n’a pas ses règles ? Ce qui en ferait un être impur. Une femme ? Une incapable, pas de quoi lui verser un salaire identique aux hommes. Une femme, mais c’est peut-être moins grave, de nos jours, que d’être homosexuel ou d’être né en Algérie, quand on constate les brimades que ceux-ci endurent. Si, en plus, il est handicapé, alors là c’est jackpot !

Exclusion morale. Au fait, que fait cette femme à côté d’un puits, à midi, au plus chaud de la journée, alors que c’est le matin ou le soir qu’il est astucieux de venir puiser l’eau nécessaire ? Sûrement a-t-elle ses raisons, cette femme qui n’hésite pas à affronter la chaleur. Cela lui permet, justement, d’être seule, sans le regard culpabilisateur, sans les cancans qui viennent froisser des oreilles et retourner son cœur. Jésus lui rappellera qu’elle a eu plusieurs hommes et l’homme avec lequel elle vit actuellement n’est pas son mari… mais que fait la morale ? Elle assène trop souvent des coups au lieu d’aider les individus à vivre ensemble. A force de se faire cogner dessus, à force de se faire insulter, à force de se faire humilier, espère-t-on d’une personne qu’elle devienne plus fraternelle, plus aimante et plus aimable ? Est-ce en privant de baptême les enfants dont les parents ne vont pas au culte qu’une Eglise les rendra plus humains ? Est-ce en traitant de mécréant quelqu’un qui s’efforce de comprendre ce qu’il croit que cette personne sera édifiée et aura à cœur d’approfondir sa spiritualité ? Quelle vertu à l’invective et à l’insulte sur les réseaux sociaux ?

Exclusion ! Exclusion ! Exclusion ! Imagine-t-on vraiment créer une communauté nationale fraternelle par ce moyen ? Une société des conflits permanents où chacun tirerait sa légitimité et son identité de son opposition viscérale à une personne, un groupe, une idéologie ? Ce serait une communauté fraternelle à la mode Caïn qui en vient à tuer son frère Abel.

Transgressions

Jésus, lui, transgresse. Il transgresse ces trois frontières religieux, sociales et morales, qui excluent et affaiblissent au lieu de protéger. Jésus traverse ces trois frontières pour rejoindre cette femme triplement isolée. Il se reconnaît comme son frère – puisqu’ils ont en commun un Père qui surpasse tous les pères biologiques (v.23). Il lui demande à boire ce qui en fait une personne qu’il est donc possible de toucher (v.7). Il relativise les normes morales qui voudraient qu’on n’est rien tant qu’on ne vit pas dans une famille composée d’un père, d’une mère, d’un fils et d’une fille. La femme qui vient de Samarie peut laisser sa cruche : elle n’est plus condamnée à n’être qu’un pion qu’on déplace sur l’échiquier idéologique, social, moral. Elle peut mener sa propre vie. Et cela est possible non pas par une pédagogie de l’exclusion, mais par une pédagogie de la transgression.

Jésus brise les codes qui assignent à une fonction unique, souvent dévalorisée. Jésus rompt avec les conventions qui restreignent les libertés individuelles à commencer par la liberté d’être soi. C’est à la condition d’être libre de mener sa propre vie qu’il est possible de rencontrer un autre que soi et de l’apprécier autrement que comme un faire valoir ou un moyen d’exister contre lui. C’est à la condition d’être libre de penser, de croire ou de ne pas croire, qu’il est possible de s’intéresser à ce que pense celui ou celle qui se tient à mes côtés et de découvrir dans son patrimoine des richesses dont je pourrai bénéficier.

La femme samaritaine peut désormais aller et aider ceux dont elle croisera la route. Elle devient acteur d’une société plus vivable parce que plus fraternelle. Elle n’est plus condamnée à vivre à la marge, à l’index, à contre temps. Elle peut vivre avec et même pour les autres.

Cela s’est réalisé parce qu’un dialogue authentique a eu lieu entre Jésus et elle. Au départ ils semblaient n’avoir rien en commun : tout les séparait. Ils ne se comprenaient même pas : leur échange n’était qu’un grand malentendu. Mais ils avaient manifestement à cœur de ne pas s’en tenir à leur posture de départ. Ils avaient manifestement à cœur de prendre au sérieux ce dont l’autre était porteur. Ils ont pu aller au bout de leur désaccord, de leur « dissensus » et le transcender, ce que le texte biblique nomme « adorer en esprit et en vérité ». Pour cela, ils n’en sont pas restés à la lettre : ils ont cherché le sens derrière les mots.

Il serait bon que nous cherchions, nous aussi, à comprendre la plainte et les espoirs que traduisent les revendications et les programmes que nous formulons de manière souvent maladroite et agressive. Il serait précieux que nous fassions droit à la vision du monde que nos interlocuteurs expriment, car c’est à cette condition que l’intelligence collective peut faire son œuvre humanisatrice. C’est à cette condition, également, que nous pourrions réconcilier les convictions sans sacrifier les personnes. Cela nécessite des transgressions plutôt que des exclusions. Cela nécessite de transgresser nos postures sclérosées qui sont particulièrement fratricides. Comme le rappelle la maxime des louveteaux : la force du loup, c’est le clan. La force du clan, c’est le loup.

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