Francis Bacon face à Bruce Nauman

Le musée Fabre et la métropole de Montpellier viennent de réaliser un événement : faire dialoguer les deux artistes Francis Bacon (1909-1992) et Bruce Nauman (1941-). En rassemblant une soixantaine d’œuvres picturales, sculpturales et vidéographiques, et en réussissant leur mise en scène, les équipes de Michel Hilaire, directeur du musée Fabre, ont réussi à propulser le musée sur la scène internationale. Notons également qu’il s’agit d’une collaboration avec le centre Georges Pompidou qui est l’occasion de fêter le 40ème anniversaire de ce haut lieu culturel parisien autrement que dans l’entre-soi parisien. Cette exposition est donc bien placée sous le signe de l’ouverture.

Bruce Nauman

 

Bruce Nauman, certainement le moins connu des deux, est un plasticien et vidéaste américain dont l’atelier est à San Francisco. Sa matière première est principalement le corps ou, plus exactement, les corps, qu’il s’agisse du sien ou de celui des personnes qu’il invite  dans ses performances ou plus largement du monde animal.

Des vidéos restituent des moments qui pourraient être des initiations à la vie humaine : synchroniser les lèvres avec le son, explorer un coin de mur par un rebond qui ne prendra fin qu’à l’épuisement du spectateur

An exaggerated manner

 

Une vidéo le montre en train d’arpenter une partie de son atelier en suivant consciencieusement un rectangle tracé au sol tout en produisant un mouvement du corps aux allures exagérées et dont la présence d’un petit miroir intrigue, puisqu’il ne reflète pas les images selon les règles de l’optique, mais selon un décalage qui ajoute à l’étrange impression que produit ce film. Cela nous invite à reconsidérer notre perspective.

Francis Bacon est un peintre britannique connu pour ses peintures violentes sinon cruelles. C’est une forme de laideur qui transpire de ses œuvres. C’est laid, mais c’est vrai.

Bacon vs Nauman

Interrogé sur son rapport au religieux, Bacon exprime la distance qu’il a prise à l’égard du christianisme. Nous l’observons développer un athéisme de l’écriture qui est la meilleure façon de ne pas verser dans l’idolâtrie. Ses thèmes ont un caractère d’autant plus religieux qu’ils s’affranchissent des codes religieux. Ainsi, une crucifixion reste un regard sur la croix qui a du mal à viser au sens de la crucifixion. En revanche, les corps déformés qu’il peint, l’exposition de la chair, de la viande, est un moyen d’interroger le spectateur sur ce qu’est l’homme, le vivant : n’est-ce que de la bidoche, n’est-ce qu’une variable d’ajustement pour reprendre l’interrogation qui surgit du procès de Jésus ?

Avec Bacon, l’art ne vise pas directement au sublime, au beau absolu. Il inflige un spectacle qui peut paraître désolant, mais qui n’est somme toute que le négatif de ce que nous pourrions considérer comme souhaitable : c’est un art qui titille, qui dérange. Là encore, il s’agit de décaler, de provoquer.

Le dialogue entre Bacon et Nauman s’organise autour de cinq couples thématiques :

cadre / cage

Mouvement / animalité

Corps / fragment

Piste / rotation

Portrait / réflexion

Un art qui révèle

Il est probable que cette exposition ne fera pas apprécier cet art contemporain à celles et ceux qui considèrent que ce n’est tout simplement pas de l’art. Cela a même toutes les chances de les indisposer. Mais n’est-ce pas aussi le projet de l’art et, plus largement, de la culture : non pas conforter, reposer ou réjouir, mais interroger, déstabiliser, susciter la critique ? Lorsque c’est le cas, la culture peut prendre toute sa place dans l’éducation et la formation de la conscience individuelle.

Prenons le cas d’une réalisation bien anodine de Bruce Nauman, Double Poke in the Eye II, qui utilise des néons colorés s’allumant et s’éteignant successivement pour créer un mouvement des mains.

Double Poke in the Eye II
Double Poke in the Eye II
Double Poke in the Eye II
Double Poke in the Eye II

Sans avoir lu René Girard au sujet de la violence mimétique, nous percevons fort bien ce phénomène sous-jacent à de nombreuses situations : le face à face génère de la violence comme un miroir reflète l’image de départ et entraîne la personne qui se tient face à la glace à accentuer son expression. Dans le cadre d’une discussion où des convictions sont en jeu, on commence par appuyer son propos par un index qui devient rapidement accusateur et qui provoque une réplique identique de la part de l’interlocuteur. Le dialogue laisse alors la place au duel. Chaque interlocuteur porte des coups au lieu de s’engager dans une attitude qui consistera notamment à essayer de comprendre l’autre. Ce face à face, le pasteur Martin Luther King en avait parlé d’une manière saisissante : « œil pour œil, c’est un coup à devenir tous aveugles ».

Un art qui ne s’arrête pas à l’esthétique

L’aspect ludique des néons contraste avec la violence qui est dite. Cela nous rappelle que les formes ne disent rien du contenu. On peut être cruel le sourire aux lèvres, comme on peut allumer les fours crématoires juste après avoir joué du Bach.

Il n’est donc pas nécessaire d’apprécier une oeuvre pour qu’elle soit intéressante. Sa dimension métaphorique peut suffire à en faire un objet culturel qui mérite sa place dans notre patrimoine personnel, y compris pour que nous puissions prendre nos distances. Nous nous construisons aussi par opposition. Un carrousel de membres d’animaux n’a pas vocation à être jouissif. « Aimer » l’oeuvre n’est pas la question ici. Il s’agirait plutôt de savoir si cela nous aide à mieux aimer la vie, les humains.

 

A cela s’ajoute le fait qu’une oeuvre échappe à son auteur, à son créateur. Argument facile pour tout se permettre, dira-t-on : il est préférable d’être libre d’essayer et de ne pas réussir, plutôt que de ne pas être libre de se tromper et d’être alors certain de ne rien pouvoir réussir.

Tous les arts responsabilisent leurs spectateurs ou leur auditeurs qui feront quelque chose, ou non, de ce qu’ils voient et entendent et, surtout, qui décideront de donner suite, ou non, au travail de l’artiste. Là aussi, un dialogue s’engage entre l’artiste et le monde qui l’entoure par l’intermédiaire d’une visite au musée et du retentissement que cela aura à notre niveau.

L’art, lorsqu’il se fait exploration du vivant, devient le meilleur serviteur de l’humain en lui offrant une multitude d’objets qui lui permettront de se repenser et, chemin faisant, de s’apprécier. Occulter les zones d’ombre, les régions sordides, les aspects odieux, serait réduire notre monde qu’à un rêve qui n’aura aucune chance de s’incarner tant il sera étranger à la matière dont nous disposons. Il n’est pas de justice possible sans affronter la question du mal et de l’iniquité. Il n’est pas possible d’espérer des lendemains qui chantent  [justes] sans tenir compte des sons distordus et des chants discordants. L’art nous permet de passer par l’épreuve du réel qui est fait de sympathie et d’altérité. Quand l’art résiste, qu’il nous émeut, qu’il nous remet en question, qu’il nous emporte, qu’il nous fait réagir, il est peut-être l’allié subjectif de l’altérité sans laquelle nous ne serions pas vivants.

Face à face – Francis Bacon Bruce Nauman

Du 1er juillet au 5 novembre 2017 (du mardi au dimanche, de 10h à 19h)
Musée Fabre, 39 boulevard Bonne Nouvelle – Montpellier

http://museefabre.montpellier3m.fr/

Un commentaire

  1. Bonjour

    il n’est pas si fréquent de pouvoir voir une exposition montrant des artistes comme Bacon et Nauman et autant de toiles d’un artiste comme Bacon. La première chose qui surprend lorsque l’on entre dans la salle d’exposition et que l’on se retrouve face aux premiers tableaux, c’est la dimension des toiles de Bacon, assez imposantes avec une très belle palette de couleurs, ce que l’on ne devine pas en voyant une oeuvre en photo biensur. Losque l’on a déjà vu des peintures de Bacon (en photo toujours), on reconnais vite sa facture. Mais on ne peut pas imaginer le coup de pinceau, fait en en seul geste, précis et fait tout en rondeur sans aucune hésitation, sachant que le geste est donné il ne peut plus le retrouver, la trace est là. Ou l’épaisseur, la matière quil faut venir voir en s’approchant du tabeau, qui donne de la profondeur, et contraste avec les applats de couleurs, pour les fonds, parfaitement nets. Tous ses personnages peints comme en torsion, et en même temps comme dans une rotation, pour ceux que j’ai vu, me pause la question quelle était sa pensée, sa réflexion ou sa non réflexion du moment en peignant. Au moment où je finis de dire cela je crois ne même pas avoir été lire quelque chose sur lui. Mais ses personnages questionnent beaucoup.
    Merci de votre éclairage sur l’exposition qui vient éclairer nos petites lanternes pas toujours bien lumineuses et de nous en faire part.

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