La brebis perdue et retrouvée

Luc 15/1-7

1 Et tous les publicains et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre. 2 Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant: Celui-ci reçoit des pécheurs, et mange avec eux. 3 Et il leur dit cette parabole, disant: 4 Quel est l’homme d’entre vous, qui, ayant cent brebis et en ayant perdu une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf au désert, et ne s’en aille après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée? 5 et l’ayant trouvée, il la met sur ses propres épaules, bien joyeux; 6 et, étant de retour à la maison, il appelle les amis et les voisins, leur disant: Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue. 7 Je vous dis, qu’ainsi il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance.

  1. Les brebis qui se perdent

Chers frères et sœurs, comment se fait-il qu’une brebis puisse se perdre en plein désert quand elle est en compagnie de 99 autres et sous la responsabilité d’un berger ? A vrai dire, le texte ne nous dit rien sur les causes, mais oriente plutôt notre regard sur la réaction de la personne qui possède ce troupeau. Il n’est pas inutile, toutefois, de s’interroger un peu sur la raison qui peut faire qu’une brebis se perde en pareil cas, dans la mesure où la brebis est une image traditionnelle du membre du peuple de Dieu et que le désert est une autre image classique dans la Bible.

Il y a au moins deux manières de comprendre que la brebis se perde : la première est qu’elle a été abandonnée par le groupe qui a continué sa route sans se rendre compte qu’il laissait une brebis derrière lui. Peut-être est-ce une brebis un peu malade. Peut-être est-elle préoccupée par des soucis et qu’elle n’a pas vu que le troupeau s’éloignait d’elle peu à peu. Mais alors, est-ce bien la brebis qui s’est perdue ? Comme le dit très justement le texte, c’est plutôt le troupeau qui l’a perdue, en ne faisant pas suffisamment attention à elle. Le troupeau a poursuivi son chemin sans se soucier le moins du monde de ce que vivait cette brebis. C’est un peu comme nous, parents, lorsque nous ne sommes pas assez attentifs à nos enfants, à ce qu’ils endurent, à leurs craintes, à leurs espoirs, et que nous perdons peu à peu le lien avec eux. Quand l’Eglise ne s’intéresse plus à ce que vivent les personnes, elle les abandonne à leur sort. La distance se creuse et, dans ce cas, ce ne sont pas les paroissiens qui quittent l’Eglise, c’est bien l’Eglise qui quitte les paroissiens, c’est l’Eglise qui les perd.

La seconde manière de comprendre que la brebis soit perdue serait un acte volontaire de sa part. Peut-être considère-t-elle que la vie sera meilleure plus loin, que l’herbe sera plus verte ailleurs. Tiens, parlons-en de l’herbe, puisque nous sommes en plein désert… Comme le peuple Hébreu le fut, autrefois, après sa sortie d’Egypte. La deuxième manière de comprendre le fait que la brebis se soit perdue correspond à la manière dont les Hébreux se sont eux-mêmes perdus dans le désert : ils avaient perdu le Nord… Ils avaient perdu de vue ce qui était essentiel, ce qui était décisif, ce qui était vital. A un moment donné, après avoir râlé de nombreuses fois contre Moïse et donc contre l’Eternel, ils avaient préféré s’en remettre à une statue de veau, en or, mais une statue de veau, étincelante, bien tangible, elle. Dans ce cas, on se perd parce qu’on perd ses repères, on perd ses convictions. On se perd de ne plus savoir où on en est. C’est lorsque nous sommes perdus de l’intérieur, que plus rien n’a de sens.

  1. Chercher les brebis jusqu’à ce qu’on les retrouve

Quelle que soit la raison pour laquelle la brebis s’est perdue, le texte dit que la responsabilité du propriétaire du troupeau est d’aller chercher la brebis jusqu’à ce qu’il la trouve. Il n’y a pas seulement obligation de moyen, il y a vocation de résultat. Et, pour cela, il ne faut pas hésiter à laisser les 99 autres pour se mettre en quête de la brebis perdue. Notons que, du côté de la brebis, rien n’est demandé. Elle ne fait rien pour être retrouvée. Elle est totalement passive dans son salut. C’est la personne qui part à sa recherche qui fait tout le travail. Cela indique bien que lorsque nous sommes une brebis perdue, nous sommes sauvés grâce à autrui, et non pas grâce à nos efforts personnels. Il y a souvent une grande tentation qui est de penser qu’on peut s’en sortir seul, sans l’aide de quiconque. La vérité est que pour sortir d’une mauvaise passe, pour sortir d’une dépression, pour retrouver le goût de la vie, pour retrouver du sens à la vie, c’est par les autres que ça passe. C’est l’autre qui me sort de ma solitude, de mon enfermement. Dieu, qui est la figure de l’autre par excellence, indique que le plus court chemin pour se retrouver passe par l’autre. Pour arrêter de se perdre, nous avons besoin d’autrui, qui sera peut-être une personne, qui sera peut-être une parole, une lecture, un geste, un point de repère au loin qui m’indiquera un nouvel horizon… Mais si nous ne comptons que sur nous-mêmes, nous ne ferons pas autre chose que du sur place.

L’autre point notable de ce geste qui consiste à laisser les 99 brebis pour trouver celle qui est perdue, c’est l’insistance sur l’individu. Nous pourrions le dire avec la maxime « un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Il n’y a pas une option préférentielle pour le groupe, pour le troupeau, pour la communauté, pour l’Eglise, pour la famille. Il y a une option préférentielle pour l’individu, pour la personne. Il n’est pas question de sacrifier quiconque pour sauver le groupe, il serait plutôt question de sacrifier le groupe pour sauver le moindre être humain. Cela pour dire que la vocation de l’Eglise n’est pas de faire nombre, mais de sauver chaque individu perdu, chaque être en errance.

  1. La joie

Et alors, quand cela se réalise, quand un être est sauvé, quand une personne est retrouvée, quelle joie ! Quelle fête ! Alors la communauté se forme, alors la communauté a une raison d’être ! La tristesse de la perte se métamorphose en joie communicative de la retrouvaille.

Cette joie n’a pas attendu le retour au bercail pour se manifester. C’est dès l’instant où la brebis a été retrouvée et qu’elle a été prise en charge, que la joie éclate. Elle n’est d’ailleurs plus une charge, cette brebis mise sur les épaules. Ce n’est pas un fardeau. Nous pourrions reprendre cette histoire où un homme voit une jeune fille avancer lentement, un enfant sur son dos. L’homme lui dit :
« Oh ! Tu portes un fardeau bien lourd, ma petite… »
« Mais ce n’est pas un fardeau, répond-elle, c’est mon frère. »

La vie devient légère lorsqu’on trouve une solution à un problème, lorsqu’on retrouve ce qu’on avait perdu, et pas uniquement sur le plan matériel. C’est la raison pour laquelle l’Eglise est d’abord l’institution de la joie, car on y célèbre la vie retrouvée, la nôtre et celle de ceux qui se joignent à nous pour dire merci à la vie, pour rendre grâce à l’Eternel. Celui qui ne savait plus où il en était, et qui peut à nouveau s’orienter. Celle qui était comme noyée dans sa gestion du quotidien et qui retrouve du sens à tout ce qu’elle fait. Celui qui était submergé par les sollicitations qu’il ne parvenait plus à honorer, et qui parvient à nouveau à hiérarchiser les sujets. Ceux qui ne comprenaient plus ce qui leur arrivait et qui comprennent enfin l’utilité de la scolarité, des études, de la culture, de l’engagement associatif, du travail, de la vie familiale.

Et cette joie est bel et bien une joie communicative car le pécheur qui se repent, c’est-à-dire la personne qui trouve du sens à sa vie, qui se met à comprendre ce que vivre peut dire pour lui, communique son nouveau désir de vivre à celles et ceux qui l’entourent. De même qu’une personne qui rit communique son rire à l’entour, une personne qui se met à vivre communique la vie autour d’elle, ce qui provoque une joie contagieuse. A la manière des amoureux ostensibles qui nous redonnent l’envie d’aimer et d’être aimé, ceux qui découvrent qu’ils sont justifiés, que leur histoire personnelle sonne à nouveau juste, suscitent un impérieux désir d’en vivre autant autour d’eux.

L’Evangile nous révèle que la vie authentique n’a rien d’une vie confinée à l’entre-soi. Elle est une vie d’ouverture, de rencontres, de retrouvailles. La vie, selon l’Evangile, c’est la célébration de ce qui sauve de l’errance, de la solitude, du repli sur soi. C’est la célébration joyeuse de ce qui nous sauve du temps perdu.

2 commentaires

  1. Merci Pasteur Woody pour ce message si limpide et éclairant. Je suis une brebis coupée de son troupeau par la maladie et son cortège de difficultés induites, l’invalidité, la perte du travail, de son utilité sociale, de la culpabilité d’être une charge pour la société, l’imcompréhension d’autrui face à un handicap invisible.
    Je me bats pour essayer de rejoindre le troupeau car personne, sauf Dieu et mon épouse, viennent me chercher. Je recherche mon troupeau, mon Église et sais intimement que l’Autre me sauvera.
    J’ai bien compris que c’est au Pasteur de me sauver et que je n’ai pas grand chose à faire, sauf beler du plus fort possible pour que l’on me retrouve enfin et que je connaisse la joie de retrouver les miens.

    1. Bonjour Mr Deleplanque.

      Certes, nous pouvons comprendre l’intervention nécessaire du responsable du troupeau afin que la brebis soit sauvée.
      Cependant : il est dit aussi que « la personne qui trouve du sens à sa vie, qui se met à comprendre ce que vivre peut dire pour lui, communique son nouveau désir de vivre ».
      Ne pensez-vous pas que cette brebis a quand même eu un travail personnel à réaliser : chercher du sens, comprendre, avant de dire son désir, nouveau ? Comprendre le sens de sa situation avec de nouvelles responsabilités pouvant dès lors, être les siennes eu égard aux autres, dans un esprit, par exemple, de service ; une réinterprétation de la conception de sa vie, voire avec de possibles engagements, encore.
      Ne serait-ce pas aussi cela, la fête, pour tous ?

      Bien cordialement.
      ArtEtVie

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