La liberté chrétienne

Ecouter le culte – Télécharger

Ecouter la prédication – Télécharger

Galates 5/13-16

13 Car vous, frères, vous avez été appelés à la liberté; seulement n’usez pas de la liberté comme d’une occasion pour la chair, mais, par amour, servez-vous l’un l’autre; 14 car toute la loi est accomplie dans une seule parole, dans celle-ci: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». 15 Mais si vous vous mordez et vous dévorez l’un l’autre, prenez garde que vous ne soyez consumés l’un par l’autre. 16 Mais je dis: Marchez par l’Esprit, et vous n’accomplirez point la convoitise de la chair.

Chers frères et sœurs, la liberté est au cœur du christianisme et le protestantisme n’a pas manqué d’en faire un élément central. La liberté s’exprime aussi bien dans la Bible hébraïque à partir de la sortie d’Egypte qui constitue la libération de l’esclavage, qu’à l’autre bout de la Bible, sous la plume de Paul qui dit que nous sommes appelés à la liberté. La liberté fait partie de notre ADN. La liberté fait partie de ce que nous sommes appelés à vivre et à offrir à nos enfants. Pour autant, il convient d’examiner ce qu’est la liberté dans la perspective chrétienne pour éviter un malentendu. En effet, la liberté chrétienne ne consiste pas à se détacher de tout, à tout rejeter, à vivre sans lien, sans attache. C’est ce que l’apôtre Paul exprime en disant que nous sommes appelés à la liberté, mais que cela ne doit pas se transformer en prétexte pour vivre selon la chair. Le réformateur Martin Luther reprendra cette idée sous la forme d’un paradoxe par lequel il ouvrira son traité de la liberté chrétienne – deux phrases qui méritent d’être apprises par cœur : « le chrétien est un libre seigneur sur toutes choses et il n’est soumis à personne. Le chrétien est un serviteur obéissant en toutes choses et il est soumis à tout un chacun. »

  1. La liberté n’est pas un détachement total

Par ce paradoxe, Martin Luther, dans le prolongement de l’apôtre Paul, précise que les chrétiens ne sont pas des êtres détachés de tout. Cela peut être vérifié facilement dans la vie quotidienne : nous ne pouvons nous dispenser ni de manger, ni de dormir. Nous sommes également dépendants de l’attraction terrestre. Dans un autre registre, il serait bien illusoire de penser que nous pouvons nous passer de respirer et, par conséquent, que nous n’avons pas à nous préoccuper de la qualité de l’air et, par extension, de l’environnement.

Cela est tout aussi vrai sur le plan social. Il est illusoire de penser que nous puissions vivre sans les autres. Certains protestants, quelque peu radicaux, ont pensé pouvoir se retrancher de la société pour vivre dans l’exclusivisme de la communauté chrétienne, sans plus se mêler au monde, sans risquer de subir la corruption d’un monde qu’ils estimaient mauvais. Cette expérience n’a été possible que parce qu’ils vivaient dans une société qui assurait la paix civile et qui leur garantissait la tranquillité à l’égard de possibles agresseurs. Nous pourrions multiplier les exemples qui montrent que nous ne pouvons pas être totalement autonomes, c’est-à-dire vivre en ayant coupé tous les ponts. Martin Luther explique cela par le fait que nous avons une nature corporelle, c’est-à-dire que nous sommes notamment un corps qui est soumis à des lois auxquelles nous ne pouvons pas échapper.

C’est à partir de cette situation qu’il nous faut penser la liberté, pour réaliser qu’elle ne va pas de soi et que, si nous voulons être libres, il va falloir qu’il se passe quelque chose dans notre vie.

  1. La foi qui rend libre

Ce qui nous sauve de cette situation, c’est la foi. Dit comme cela, je vous l’accorde, c’est un peu court. Il n’empêche que si la foi a bien son intérêt, c’est en matière de liberté. La foi, c’est notre confiance en la parole de Dieu et, en christianisme, c’est la confiance que nous avons dans le fait que la Parole de Dieu peut être audible dans le dialogue que nous engageons avec les textes bibliques.

De ce fait, la foi indique que nous nous mettons à l’écoute d’une autre voix que la nôtre, et à l’écoute d’autre chose que les lois de la physique ou de la nature corporelle. Et c’est ici que le thème de l’obéissance intervient. L’obéissance chrétienne n’a rien d’une soumission servile. Se mettre à l’écoute de la parole de Dieu et en faire quelque chose, c’est, techniquement, lui obéir puisqu’obéir c’est le fait de se mettre à l’écoute d’une parole, c’est se mettre sous cette parole (upakouo en grec). Lorsque Luther dit que le chrétien est un serviteur obéissant, c’est parce que le chrétien se met à l’écoute de la parole de Dieu et qu’il lui fait confiance. Et c’est ici que se joue la spécificité de la liberté chrétienne : la liberté chrétienne se fonde sur un registre spécifique de paroles qui indiquent ce qui est vivable et ce qui ne l’est pas.

Se fier à la parole de Dieu que nous discernons dans le dialogue que nous engageons entre les textes bibliques et notre vie quotidienne, c’est se mettre à l’écoute de cette parole qui identifie les servitudes et qui indique les chemins de liberté. Si nous prenons l’exemple du décalogue qui commence par le rappel que l’Eternel est le Dieu qui nous fait sortir de la servitude, chaque parole qui suit est l’indication d’une menace qui pèse sur notre liberté : le risque d’être l’esclave du travail, d’être l’esclave de nos possessions, d’être l’esclave de notre jalousie, etc. Pour Luther, c’est notre deuxième nature, à savoir notre être spirituel, qui se nourrit de ces paroles et qui nous permet de devenir libres. Autrement dit, notre être spirituel, c’est notre capacité à repérer les déterminismes et a en faire quelque chose, notre capacité à transformer les contraintes auxquelles nous sommes soumis, en éléments avec lesquels nous bâtirons la suite de notre histoire. En ce sens la liberté chrétienne est spécifique parce que la Bible identifie des menaces qui lui sont spécifiques et qu’elle indique des chemins de liberté qui sont, eux aussi, spécifiques.

Par ailleurs, selon Martin Luther, la foi nous rend d’autant plus libres qu’elle nous permet de prendre conscience que notre identité n’est pas déterminée par nos échecs ou nos succès. En rappelant que nous sommes justifiés par grâce seule au moyen de la foi qui est la confiance que nous accordons à cette vérité, nous sommes d’autant plus libres de pouvoir nous lancer dans la vie, de faire preuve d’audace, de ne pas être soumis au jugement que les uns ou les autres porteront sur ce que nous avons dit, ce que nous avons fait ou refusé de faire.

La foi, comme confiance dans des paroles qui nous révèlent ce qu’est être pleinement humain, c’est se mettre à l’école du discernement qui nous aidera à repérer ce qui nous rend esclave. A partir de là, il nous sera possible de choisir de ne plus subir ces servitudes et de choisir nos attachements.

 

  1. La liberté, c’est choisir nos adhésions

Plutôt que le terme « attachement », il serait préférable de parler d’adhésion. La foi, c’est ce qui nous fait adhérer à l’Eternel, l’autre nom de « ce qui fait advenir ». En même temps la foi nous permet d’identifier les menaces qui pèsent sur notre vie en faisant confiance aux paroles qui dressent la cartographie de la vie, et la foi nous permet d’adhérer à ce qui transcendera les contraintes pour en faire des éléments qui nous permettrons d’édifier notre existence.

Pour revenir au domaine de notre être corporel, de l’obligation de manger, nous pouvons faire un plaisir par l’art de la table et une source de bonheur en partageant nos repas avec d’autres personnes. Pour aller sur le plan de la physique, nous pouvons faire de la force de gravitation un avantage, par exemple en mettant en orbite un satellite géostationnaire qui relaiera les ondes nécessaires pour nos communications ou qui assurera la surveillance du territoire.

La foi nous rend libres en nous permettant de donner du sens aux contraintes qui constituent notre vie. Quand on est soumis à une loi dont on ne comprend pas l’utilité, le bonheur n’est pas au rendez-vous, justement parce qu’on n’est pas libre à son égard : on ne fait que la subir. C’est ce qui arrive aux plus jeunes d’entre nous qui iraient dans leur établissement scolaire, chaque jour, sans bien savoir pourquoi ils y sont obligés. En revanche, quand on adhère personnellement à l’éducation qui nous permettra d’acquérir les savoirs et les savoir-faire nécessaires pour notre vie d’adulte, étudier devient agréable et on travaille d’autant mieux.

La foi nous rend libres en nous donnant les moyens de choisir nos adhésions en connaissance de cause. Ainsi, s’agissant du mariage, certains considéreront que c’est une manière de sacrifier sa liberté, de se mettre la corde au cou, d’avoir ensemble des problèmes qu’on n’aurait pas eus seul. Dans une perspective chrétienne, se marier peut être une manière d’accroître sa liberté et d’avoir ensemble des solutions qu’on n’aurait pas imaginées seul !

La liberté chrétienne réside dans la découverte que nous ne sommes pas la somme des contraintes qui s’appliquent à nous. Nous sommes aussi ce que nous en faisons. Nous sommes aussi un être spirituel capable de donner du sens à ce que nous rencontrons, à ce que nous vivons, et nous sommes donc capables de réorienter les forces que, dans un premier temps, nous subissions d’autant plus que nous n’en étions pas conscients. Le sens que nous pouvons donner à nos choix, à nos actions, à nos paroles, est le centre de la prédication de Jésus et ce que Paul rappelle dans ce passage consacré à la liberté : il s’agit de l’amour. C’est en injectant l’amour dans les trajectoires humaines, dans les projets, dans nos réactions, que nous serons le plus libre possible. C’est Augustin qui l’a exprimé de la manière la plus concise et la plus nette qui soit en disant : « aime, et fais ce que tu veux. » Car l’amour nous préserve en même temps de l’anéantissement de soi et de la dévoration de l’autre. C’est justement pour éviter la logique qui consiste à se sacrifier, aussi bien que la logique du bouc émissaire qui fait de l’autre un ennemi, que nous sommes appelés à la liberté.

Laisser un commentaire