« Jette ton pain à la surface des eaux »

Hébreu 11/1-3

1 Or la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas. 2 En elle, les anciens ont obtenu un témoignage favorable. 3 C’est par la foi que nous reconnaissons que le monde a été formé par la parole de Dieu, en sorte que ce qu’on voit n’a pas été fait de choses visibles.

Qoheleth 11/1-8

1 Jette ton pain à la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras; 2 donnes-en une part à sept et même à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. 3 Quand les nuages sont pleins de pluie, ils la répandent sur la terre; et si un arbre tombe, au midi ou au nord, il reste à la place où il est tombé. 4 Celui qui observe le vent ne sèmera point, et celui qui regarde les nuages ne moissonnera point. 5 Comme tu ne sais pas quel est le chemin du vent, ni comment se forment les os dans le ventre de la femme enceinte, tu ne connais pas non plus l’œuvre de Dieu qui fait tout. 6 Dès le matin sème ta semence, et le soir ne laisse pas reposer ta main; car tu ne sais point ce qui réussira, ceci ou cela, ou si l’un et l’autre sont également bons. 7 La lumière est douce, et il est agréable aux yeux de voir le soleil. 8 Si donc un homme vit beaucoup d’années, qu’il se réjouisse pendant toutes ces années, et qu’il pense aux jours de ténèbres qui seront nombreux; tout ce qui arrivera est fragilité.

Chers frères et sœurs, dire que « la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celle qu’on ne voit pas » est une manière de réviser sérieusement les clichés sur la foi. Contre l’idée que la foi serait une liste de choses qu’il faut croire pour être déclaré chrétien, contre l’idée que la foi serait une somme de croyances, un catéchisme qu’il faudrait savoir par cœur, une dogmatique qu’il faudrait pouvoir réciter, ce texte biblique nous dit que la foi est une relation, une tension ; non pas un contenu, mais une relation dont ces textes bibliques nous présentent deux caractéristiques : la foi est une adhésion et la foi est une dynamique.

  1. La foi comme adhésion

Dans ce passage de l’épître aux Hébreux, la foi se révèle être ce qui nous relie à ce qui est à venir : non pas ce qui va arriver, mais ce qui est désirable, ce qui est susceptible de rendre notre vie plus agréable, plus réjouissante. S’agissant d’un enfant qui vient d’être baptisé, susciter la foi, c’est lui faire découvrir les aspects essentiels de la vie qui lui permettront d’être de plus en plus humain. Pour le dire avec le théologien Schleiermacher, il s’agira de lui faire intuitionner l’infini, lui faire découvrir les aspects non visibles, non matériels de la vie et qui sont pourtant si importants. Dans vos engagements de parents, vous avez évoqué « l’amour, la liberté, la paix, la fraternité », autant de choses qui ne se voient pas à l’œil nu, mais qui se discernent et auxquelles nous pouvons adhérer. Cette adhésion, c’est la foi. Le fait d’orienter notre vie en fonction de ces éléments, c’est mettre sa foi en pratique, c’est être croyant et pratiquant.

De fait, le monde dans lequel nous vivons n’est pas constitué seulement d’atomes, de cellules. Le monde est également fait du sens que nous donnons aux événements, à nos actions, à notre vie. Une personne sans foi serait une personne qui ne désire rien, qui n’espère rien, et qui, par conséquent, subit tout ce qui arrive. La foi, c’est ce qui nous relie à ce que nous estimons capital, indispensable, ce qui nous relie à ce qui est fondamental. Nous le constatons dans les rencontres de Jésus qui repère la foi chez bien des interlocuteurs qui n’ont pas fait de déclaration de foi dans lesquelles il serait question de la double nature du Christ, des modalités de la rémission du péché, de la double prédestination etc. Jésus met en lumière la foi de personnes qui ont manifesté leur attachement viscéral à la vie en plénitude, à la possibilité d’être libérées des carcans du handicap, des normes sociales qui excluent, des attitudes qui rompent la fraternité… Jésus révèle que la foi est ce qui anime celles et ceux qui ne se contentent pas de ce qui est visible à l’œil, qui ne se contentent pas de l’état des choses, qui ne se contentent pas de subir passivement leur sort, mais qui se dressent et font acte de foi en adhérant de tout leur être à ce qui donne à la vie toute sa splendeur.

La suite de la lettre aux Hébreux dira que c’est cette ferme adhésion aux choses qu’on espère, cette ferme adhésion aux promesses divines dont nous reconnaissons qu’elles font sens, est ce qui a permis à Abel d’offrir à Dieu un sacrifice excellent, à Noé de mettre en place ce qui était nécessaire pour sauver l’humanité d’un naufrage, à Abraham de ne pas s’enterrer sur place dans une vie terne, à Sarah d’espérer contre toute espérance, à Joseph d’indiquer à sa postérité la voie de la liberté et à Moïse de conduire le peuple Hébreu sur le chemin de cette liberté.

La foi, c’est ce qui désigne notre capacité à être attiré par la vie, au-delà des chaos, au-delà des difficultés, au-delà des déceptions. La foi ne consiste pas à croire des choses qui ont un faible taux de probabilité. La foi désigne notre capacité à repousser les limites ou, pour le dire avec Jean Ferrat, « à voir plus loin que l’horizon » à la manière du poète dont le talent est de mettre en mots la part non matérielle de la vie.

  1. La foi comme dynamique

Ce que nous venons de constater nous fait pressentir le deuxième aspect de la foi : son caractère dynamique. Cela est particulièrement manifeste dans le livre de Qoheleth qui nous invite à nous lancer dans l’aventure de la vie sans attendre que toutes les conditions favorables soient réunies pour faire quelque chose. Dans la mesure où la foi est une adhésion à ce qui est désirable, elle nous permet de porter notre regard avant tout sur ce que nous espérons, sur ce que nous voulons faire advenir, sans être obnubilés par les contrariétés, les contraintes. Parce que la foi nous permet de voir les projets plutôt que les problèmes, elle nous permet de nous mettre en mouvement, d’aller de l’avant.

Dans la mesure où notre foi est ferme, nous aurons d’autant plus de facilité à nous porter sur ce qui est décisif car notre adhésion l’emportera sur les inquiétudes, sur les hésitations, sur les difficultés. Nous serons d’autant plus capables de savourer la vie, comme ce texte nous y invite, sans pour autant méconnaître les malheurs de la vie (les jours de ténèbres), sans ignorer que la vie est particulièrement fragile et menacée, sans être insensibles aux souffrances du monde, mais sans nous y abîmer non plus. La foi nous permet de ne pas nous lasser d’accomplir ce qui est juste et bon, d’avancer vers la terre promise pour reprendre une image biblique, de tendre vers ce qui a un caractère absolu.

La foi favorise une vie dynamique car elle relativise les freins que sont les toutes les mauvaises raisons que nous avons de ne pas agir selon ce que notre conscience nous dicte. Mark Twain résume cela en une formule délicieuse : « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

La plus sérieuse des raisons qui pourrait nous retenir d’agir, de savourer la vie, à savoir le fait que notre vie aura une fin, est, pour Qoheleth, la raison, au contraire, de ne pas différer le moment de croquer la vie à pleine dents. Ce qui est souvent traduit par « vanité » est en fait le mot hébreu qui a donné son nom à Abel et qui signifie la « buée ». Ce mot désigne la fragilité, la précarité de notre existence qui, à la manière de la buée, peut disparaître dans un souffle. Ce qui pourrait en démobiliser plus d’un, conduit le sage Qoheleth à ne certainement pas s’abstenir de s’engager au cœur la vie.

Cela pourrait sembler futile, désespéré, aussi inutile que jeter son pain à la surface des eaux. Mais pour celui qui est animé par la foi, pour celui qui est saisi de manière inconditionnelle par ce qu’il y a de plus important dans la vie, jeter son pain à la surface des eaux est un geste qui peut avoir autant d’importance que rejeter à l’eau une étoile de mer qui s’est échoué parmi des milliers d’autres, ou de faire entendre sa voix au milieu de millions d’autres. Chaque acte qui est une manière de nous orienter vers ce que nous espérons, n’est jamais vain, même lorsqu’il est accompli en milieu hostile, à l’image de l’eau qui symbolise le chaos dans les textes bibliques. Un acte peut être faible, modeste, mais lorsqu’il est accompli dans la foi, il contient cette valeur infinie qui caractérise ce qui est humain. Un peu d’eau versée sur la tête d’un enfant peut apparaître comme bien dérisoire au regard des enjeux nationaux et, a fortiori, internationaux. Pourtant, il a la même portée : exprimer ce qu’est la grâce à savoir ce qui est porteur d’humanité, ce qui favorise l’humanité, de manière absolue, inconditionnelle, sans prétendre avoir la maîtrise de tout, sans prétendre être certain de sa réussite. La maîtrise totale des événements, des actes, est un leurre. Nous ne pouvons jamais être certains de ce qui va arriver car nous ne maîtrisons jamais totalement un sujet, nous ne sommes jamais totalement maîtres d’une situation, nous ne sommes mêmes pas totalement maîtres de nous-mêmes, comme le rappelait l’apôtre Paul qui remarquait que le mal que nous ne voulons pas faire, nous le faisons, et que le bien que nous voudrions faire, nous ne le faisons pas (Rm 7/19). Nous ne savons pas ce que deviendra cette jeune fille qui vient d’être baptisée, mais par ce geste du baptême nous exprimons notre foi qui n’attend pas qu’elle ait fait ses preuves, qu’elle ait accomplit la moindre œuvre qui en ferait une personne juste.

Notre foi nous fait intuitionner qu’elle pourra, elle aussi, éprouver la douceur de la lumière, contempler la beauté du soleil, se réjouir de la vie, et nous avec elle. Notre foi nous a conduits à lui dire notre espérance, à la manifester par le sacrement du baptême qui n’est certainement pas le point final de son histoire, mais un élément précieux de sa mise en route vers une vie excellente.

En paraphrasant Patrick Modiano dans son roman Dora Bruder : nous ignorons à quoi elle passera ses journées, où elle ira, en compagnie de qui elle se trouvera pendant les mois d’hiver et au cours des semaines de printemps. C’est là son secret. Un fragile et précieux secret que les bourreaux, les fanatiques, la corruption, la diffamation, l’Histoire et le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – ne pourront lui voler, et qui ne pourront l’empêcher de jeter son pain à la surface des eaux.

Un commentaire

  1. Bonjour pasteur

    C’est en relisant votre texte sur la foi que j’ai voulu me poser la question à savoir comment est ma foi et comment je la vis au quotidien. Souvent elle ne me paraît ni ferme ni dynamique mais pourtant je pense qu’elle existe. Je ne m’inquiète pas de savoir s’il serait préférable qu’elle fut ferme et dynamique puisqu’elle est là. Pour autant est ce suffisant pour avancer dans notre vie et vivre avec convictions les projets ou les souhaits qui nous tiennent à coeur ? Oui ma foi, je pense. Et je pense en étant plutôt extrême dans ma pensée que le fait de respirer et donc d’être en vie est déjà un acte de foi. Mais je sais que dans certains cas la vie est si difficile que l’on souhaiterait que le « calvaire » s’arrête, les personnes malades, les personnes emprisonnées, les personnes menacées à tous instants et bien d’autres situations auxquuelles je ne pense pas tout de suite. Il est possible me semble t il d’avancer même avec une foi parfois vacillante, car dans une journée certaines petites choses du quotidien vont nous rappeler qu’au fond de nous nous sommes bougrement accrocher à la vie. Voir sortir trois feuilles de son pot de basilic qui est installé sur le rebord de sa fenêtre, un passant dans la rue qui nous sourit, une journée de travail qui s’est plutôt bien passée ou encore des bonnes nouvelles venues des siens etc… Et la vie nous rappelle que nous sommes bien ici ancrés dans ce monde et faits pour vivre cette vie bien complexe aussi. Dieu est dans tout ces moments comme vous le dites merci pour vos messages qui nous aident à nous reposer la question ou lee questions importantes.

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