L’actualité de Luther au cœur des défis contemporains

 Une conférence du professeur Michel Bertrand
mercredi 12 avril 2017 au temple de Maguelone

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Extraits

Quand nous commémorons les 500 ans de la Réforme, en particulier quand nous essayons de discerner en quoi le message de Luther demeure actuel il importe d’éviter deux écueils.

– Le premier consiste à porter sur le réformateur et son œuvre un regard hagiographique relevant parfois plus d’un imaginaire mythique que d’une enquête historique prenant en compte la complexité du réel. Cela peut alors déboucher sur une sorte d’autocélébration satisfaite du protestantisme, commémorant un passé glorieux et faisant de son message la réponse, la meilleure et la seule, à nos questions présentes, qu’elles soient théologiques ou autres ! Or, être fidèle à Luther c’est, comme cela a été fait lors du cours public à la Faculté de théologie, assumer ses visages contradictoires et le regarder « en clair-obscur », afin de ne pas l’idéaliser abusivement, ni l’accabler indûment. Lui-même revendiquait que l’Evangile puisse être annoncé par de « méchants fripons plus que par de saints personnages » [1], considérant que le messager devait s’effacer derrière la Parole. Ainsi écrivait-il, « je demande que l’on veuille bien taire mon nom, et se dire non pas luthérien, mais chrétien […]. Je n’ai […] été crucifié pour personne. ! » [2]

– Le deuxième risque, lié au premier, c’est celui de l’anachronisme qui consiste à projeter, dans les débats du 16ème siècle, les préoccupations de notre époque. Ce type de transposition, qui méconnaît l’épaisseur du temps, peut nous amener à instrumentaliser la pensée du Réformateur afin de la plier à nos attentes contemporaines. Or Luther est encore, à bien des égards, un homme du Moyen-Âge. Il « croyait au diable, à l’enfer, aux anges et aux démons », écrit Pierre-Olivier Léchot, il « adhérait à une vision du monde bien plus proche de celle des auteurs de l’Antiquité que de la nôtre. On pourrait donc facilement en arriver à la conclusion, que sa pensée n’a pas grand’chose à dire aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. » Pourtant, si nous ne pouvons pas reprendre, telles quelles, les affirmations de Luther, « nous pouvons en revanche les interpréter pour tenter de saisir ce qui a motivé sa réflexion et son action tout en cherchant à nous en inspirer […]. C’est ce qui nous impose d’en donner une lecture qui tienne compte du contexte dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui plutôt que de nous contenter de [les] reproduire servilement. » [3]

Dans cette perspective, et encouragé par ce point de vue d’un historien, je voudrais tenter de montrer comment des aspects de la pensée de Luther peuvent concerner non seulement les croyants, mais aussi rejoindre avec pertinence des questions et des attentes de la société contemporaine. En effet, si le mouvement de réforme que Luther a initié est d’abord un événement spirituel et religieux, conduisant à une remise en question de plus en plus radicale de la théologie et de l’Eglise de son temps, il entraînera aussi bien des évolutions d’ordre culturel et politique. Jean Jaurès avait bien vu cette portée sociétale de la pensée de Luther quand il écrivait à son propos : « Celui qui renouvelle le ciel, rénove la terre ». [4] Cette perspective « actualisante », cette lecture « laïque » de sa pensée, implique de discerner des résonances et des convergences, mais aussi de repérer des écarts et des dissonances, entre le message de Luther et notre réalité présente. J’ai bien aimé le titre d’une bande dessinée qui vient de paraître, et qui s’intitule Martin Luther, lanceur d’alerte. Pour ma part, je ne parlerai pas d’alertes mais de défis. Car ce mot dit à la fois une difficulté et la possibilité de la dépasser, comme l’indique l’expression « relever un défi ». J’en souligne cinq.

 

Le défi de la société de performance

Le discours dominant est celui de la compétition et de la réussite au mérite. Chacun est sommé de faire ses preuves, de « se justifier » pour le dire avec les mots de la Réforme. Cette obsession, qui était au cœur du commerce des Indulgences, est forcément génératrice d’angoisse, aujourd’hui comme au 16ème siècle.

Ces exigences tyranniques, liées au « culte de la performance », ne sont, au fond, rien d’autre qu’une expression sécularisée de salut par les œuvres. On saisit alors le caractère pertinent, libérateur et dérangeant du message de la justification par la seule grâce de Dieu proclamé par Luther. Au 16ème siècle, où l’on était obsédé par le salut, il affirme que l’être humain n’est pas sauvé par ses mérites, qu’ils soient moraux ou religieux, mais c’est un don de Dieu, accordé en Christ, sans contrepartie. Ce qui « justifie » sa vie, ce qui lui donne sens, ce n’est pas ce qu’il fait, mais ce que Dieu a fait pour lui, inconditionnellement. On mesure l’impact sociétal de cette Parole libératrice qui dit à chacune et chacun, au cœur de son existence la plus intime, qu’il n’a plus à se prouver ni à prouver aux autres sa valeur par son « faire ».

 

Le défi de l’individualisme contemporain

Il ne faut jamais perdre de vue que le geste réformateur de Luther, avant d’être une démarche théologique d’ordre intellectuel est d’abord le fruit d’une expérience spirituelle. Celle d’une rencontre et d’une relation existentielles avec le Christ. C’est en cela, je le redis, que Luther peut paraître « moderne », alors qu’il est un homme du Moyen Âge. Des lignes émouvantes témoignent de cette spiritualité et décrivent ses combats intérieurs douloureux : « Je me suis martyrisé, par la prière, le jeûne, les veilles, le froid… Qu’ai-je cherché par là, sinon Dieu ? » Ailleurs, il parle de cette quête, avec un accent quasi mystique, comme d’un « joyeux échange » avec le Christ. Ainsi, ce qui donne confiance, ce n’est pas l’adhésion à un savoir doctrinal, à une orthodoxie dogmatique, c’est ce qui touche le cœur et saisit la conscience au plus profond, c’est une Parole dont j’éprouve la vérité « pour moi » (pro me).

Cette spiritualité ne débouche pas sur une théologie spéculative, ni sur une évasion hors de l’histoire. La Parole accueillie dans la conscience ne génère pas un exercice d’introspection solitaire, mais elle appelle le croyant à sortir de lui-même, c’est-à-dire littéralement à exister (ec sister). C’est une spiritualité incarnée qui fait de chaque geste quotidien accompli dans la foi, le travail par exemple, une prière et même une action de grâce. En effet, exister devant Dieu, ce n’est pas vivre en soi-même, ni par soi-même, ni pour soi-même, comme en rêve et en souffre l’individu contemporain, mais en tant que personne rencontrée, aimée, libérée et appelée à se tourner vers l’Autre et vers les autres. Ainsi, le Dieu de Luther est à la fois un Dieu intime et un Dieu social. Ce qui m’amène au 3ème défi.

 

Le défi du vivre ensemble

Luther souligne, au contraire, l’importance des médiations sociales et politiques dont la tâche est de construire dans la durée une société juste où chacun puisse trouver sa place. Il convient donc de les respecter car elles remplissent un mandat donné par Dieu. Luther a formulé la relation du croyant au politique dans sa « doctrine des deux règnes » qui a suscité bien des malentendus. Le chrétien, parce qu’il est sous le règne du Christ, ne devrait pas avoir besoin de règles pour faire le bien et aimer son prochain. Toutefois, il reste un humain comme les autres. Participant aussi du règne du monde, il a besoin des lois de la société dont il est membre et il doit les respecter, dans la mesure où elles permettent de vivre dans la justice et la paix. « Si le monde ne comptait que de vrais chrétiens, c’est-à-dire des chrétiens sincères, il ne serait plus nécessaire, ni utile d’avoir des rois, des princes, des seigneurs, non plus que le glaive et le droit. » Mais « comme nul homme n’est, par nature, chrétien et bon, mais que tous sont pécheurs et mauvais, Dieu, par le moyen de la Loi, fait obstacle à tous, afin qu’ils n’osent pas manifester extérieurement par des actes, leur malignité selon leur caprice. »

Dans ce modèle, le sujet croyant est appelé à assumer une double citoyenneté, dans une tension qui parfois déchire sa conscience. Citoyen de ce monde, le chrétien se sait responsable de l’espace public, de sa définition, de son aménagement, de son maintien. Mais comme il est aussi citoyen du Royaume, il est libre à l’égard des pouvoirs temporels dont il sait qu’il ne peut tout attendre et en tout cas pas le sens ultime de son existence. Il peut donc les interpeller, les critiquer, leur rappeler leur mission, dès lors que sont en jeu la dignité humaine, le respect de la justice, la vie de la création, la liberté de croire.

Le défi du religieux

Luther considère que nous n’avons pas accès à Dieu, comme il dit, « dans sa nudité ». Il est toujours habillé de langages, d’écrits, de gestes, de paroles, mais en fait il est toujours au-delà des représentations et institutions humaines à travers lesquelles nous rendons compte de Lui. Ces médiations langagières sont indispensables, mais on ne saurait les absolutiser, car elles ne sont pas Dieu, elles ne font que renvoyer à Lui et appeler à la foi. Luther mettra en œuvre cette conviction dans de nombreux domaines. Je veux en souligner trois.

Les rites. Dont il dénonce la prétention à mettre la main sur Dieu au détriment de la foi qui est confiance en Dieu. Ainsi écrit-il « Tels sont les discussions et les débats mesquins que nous ont suscités ceux qui n’ont rien accordé à la foi mais tout aux œuvres et aux rites, alors que c’est à la foi que nous sommes redevables de toutes choses et de rien aux rites. C’est la foi qui fait de nous, en esprit, des hommes libres de tous ces scrupules et de toutes ces opinions. »

L’institution ecclésiale. Quand il distingue l’Eglise invisible que Dieu seul connaît et l’Eglise visible qui est une œuvre humaine, donc faillible et toujours à réformer. Je rappelle que c’est aujourd’hui encore une «  différence fondamentale » entre protestantisme et catholicisme. Celui-ci considérant que l’Eglise visible est d’institution divine, donc sacrée et intouchable.

– Luther a aussi appliqué cette conviction à La Bible. Je souligne particulièrement ce point, car son approche constitue un puissant antidote au fondamentalisme qui prolifère aujourd’hui et qui identifie la lettre des Ecritures avec la Parole de Dieu. Or pour Luther, elles ne sont pas, en tant que telles, Parole de Dieu, elles le sont seulement en tant qu’elles conduisent au Christ. « Enlève le Christ des Ecritures, écrit-il, que pourras-tu y trouver d’autre ? » Car pour lui, l’autorité ultime c’est le Christ qui est la vérité et le sens des textes bibliques.

Le défi du témoignage

Malgré les différences de situation, les chrétiens et les Eglises doivent aussi aujourd’hui rendre compte de leur message dans un temps où la foi ne va plus de soi. Désormais ultra minoritaires, ils sont appelés à s’expliquer sur leurs convictions, dans le contexte d’un Âge séculier où elles sont pour beaucoup méconnues, incompréhensibles et souvent à contre-courant des idées dominantes. Ils sont, comme les princes allemands, appelés à « protester ». Un verbe qui signifie à la fois attester, affirmer publiquement, mais aussi s’opposer, contester, refuser. Alors, plus que jamais, les Eglises, a fortiori « protestantes », devraient inscrire leur témoignage dans cette double étymologie. Proclamer clairement et publiquement leurs convictions et avoir le courage de le faire, quand il le faut, en décalage avec les idéologies, les conformismes et les modes du moment.

Par leur témoignage, elles ont à exercer une responsabilité particulière qui est de rappeler la dimension spirituelle de l’humain et maintenir ouverte, au sein de la culture, la question de Dieu. D’autant que notre société déchristianisée et sécularisée est paradoxalement habitée par une quête de sens et d’espérance qui doit être accueillie et prise en charge.

[1] Cité par Albert Greiner, Sur le Roc de la Parole, Paris, Les Bergers et les Mages, 1996, p.17.

[2] Martin Luther, Sincère admonestation à tous les chrétiens, Œuvres I (Bibliothèque de la Pléiade), Paris, NRF, Gallimard, 1999, p.1141.

[3] Pierre-Olivier Léchot, « Parler de Dieu avec Luther », Evangile et liberté, Octobre 2016, n°302, p.12 et 18.

[4] Cité par Marc Lienhard, Martin Luther. Un temps, une vie, un message, Paris/Genève, Le Centurion/Labor et Fides, 1983, p.448.

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