On a toujours besoin d’un plus petit que soi

Soit deux personnes qui se lancent dans la viennoiserie. Elles s’essaient à la fabrication de pains au chocolat et de pains aux raisins. Leurs aptitudes et leurs compétences respectives leur permettent de produire les quantités suivantes :

Pains au chocolat / jour Pains aux raisins / jour

Casimir

40

20

Hyppolite 10

10

 

Ces résultats montrent que Casimir est bien plus performant dans les deux catégories de viennoiserie. Quelle conclusion en tirer pour la suite de leur activité ? Il serait tentant de considérer qu’Hyppolite ferait mieux d’arrêter : dans les deux cas, autant faire appel à Casimir qui produit plus (à qualité égale). Hyppolite semble être un frein à l’activité et n’a manifestement pas sa place sur le marché de la viennoiserie.

Toutefois, souvenons-nous, avec l’apôtre Paul, que l’œil ne peut dire à la main : « je n’ai pas besoin de toi » ni la tête dire aux pieds : « je n’ai pas besoin de vous. » Et il ajoute : « les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires » (1 Corinthiens 12/21-22).

Reprenons les résultats de production sur une journée. Nous constatons que si Casimir veut 10 pains aux raisins, il doit consacrer une demi-journée pour cela, ce qui représente aussi 20 pains au chocolat qu’il ne pourrait pas produire pendant ce temps. Or, pour Hyppolite, produire 10 pains aux raisins reviendrait à se priver seulement de 10 pains au chocolat.

Les deux ont intérêt à s’entendre, à se spécialiser, Casimir dans la production de pains au chocolat et Hyppolite dans la production de pains aux raisins, et à échanger. « Aspirez aux dons les meilleurs », écrivait l’apôtre Paul (1 Corinthiens 12/31), ce qui est une manière de dire qu’il est préférable de se concentrer sur nos plus grandes compétences.

En une journée de travail, il y aura donc 40 pains au chocolat et 10 pains aux raisins pour l’ensemble, ce qui est supérieur à 20 pains au chocolat et 20 pains aux raisins ou à 30 pains aux raisins, si Casimir répartit sa production ou se concentre avec Hyppolite sur les pains aux raisins.

Avantages comparatifs

Peut-on imaginer une situation où les deux seraient gagnants ? C’est bien le moins qu’on puisse attendre. Non seulement les membres les plus faibles sont nécessaires, mais ils sont honorés, poursuit l’apôtre Paul. Pour que tout le monde retrouve son compte, Casimir devrait avoir 1 pain aux raisins contre 2 pains au chocolat et Hyppolite devrait avoir 1 pain au chocolat contre 1 pain aux raisins. Cela leur permettrait de ne rien perdre dans cet arrangement. Mais on peut optimiser l’échange de telle sorte que chacun ait plus que ce qu’il aurait obtenu seul. Cela est réalisable si 1 pain aux raisins est échangé contre 1,5 pains au chocolat.

Dans ce cas, au bout d’une journée, Casimir aura produit 40 pains au chocolat et Hyppolite aura produit 10 pains aux raisins.

Supposons que Casimir en échange 15 : il aura donc 25 pains au chocolat et 10 pains aux raisins, et Hyppolite aura 15 pains au chocolat. C’est plus que ce que chacun aurait pu produire, seul, en une journée (Casimir aurait produit 20 pains au chocolat et 10 pains aux raisins tandis qu’Hyppolite aurait produit 10 pains au chocolat).

Dans l’hypothèse où Hyppolite voudrait manger des pains aux raisins et des pains au chocolat, Casimir pourrait échanger 12 pains au chocolat contre 8 pains aux raisins. Casimir aura alors 28 pains au chocolat et 8 pains aux raisins et Hyppolite aurait 2 pains aux raisins et 12 pains au chocolat – ce qui est bien plus qu’il n’aurait pu produire en une seule journée, seul.

Les réformateurs, par le thème de la vocation, ont poussé dans le sens de la spécialisation dont on trouve déjà une suggestion sous la plume de Paul avec les ministères spécifiques (apôtres, prophètes, docteurs etc.) en 1 Corinthiens 12/28.

L’intérêt de ce principe de spécialisation a été mis en évidence par l’économiste David Ricardo (1772-1823) au sujet de l’échange du vin et du drap entre l’Angleterre et le Portugal (Principes de l’économie politique et de l’impôt, VII). A nombre d’heures équivalent, le Portugal produit 20 mètres de drap alors que l’Angleterre n’en produit que 10 mètres et le Portugal produit 300 litres de vin alors que l’Angleterre n’en produit que 100 litres.

Vin Drap

Angleterre

100

10
Portugal 300

20

Il est avantageux pour l’Angleterre d’échanger 10 mètres de drap contre 150 litres de vin alors qu’elle ne pourrait en obtenir que 100 litres sans commerce extérieur. Pour le Portugal, mieux vaut échanger 300 litres de vin contre 30 mètres de drap anglais alors qu’il n’en aurait produit que 20 mètres en ne comptant que sur lui-même. Si nous pouvons y voir l’intérêt du libre-échange, nous pouvons y voir l’intérêt de ne pas sacrifier les plus faibles, les moins efficaces, les moins rentables.

Paul Samuelson (1915-2009) avait appliqué ce principe à un recrutement d’une secrétaire par un avocat. Celui-ci a intérêt à embaucher une secrétaire même si elle accomplit toutes les tâches  de secrétariat moins rapidement qu’il n’est lui-même capable de le faire : cela permet à l’avocat de se concentrer sur le droit et donc de traiter plus de dossiers ou de les traiter de manière plus approfondie [Merci à @OncleMilton pour la référence].

Nous gagnons tous à faire valoir les talents de chacun, à trouver une bonne manière d’honorer les moins honorables, les moins productifs, sans lesquels nous maintiendrons notre niveau d’activité en sous-régime. Il n’y a, bien entendu, aucune obligation à avoir un meilleur niveau de vie, une plus grande offre d’activités, un meilleur rayonnement : nous pouvons tout à fait nous contenter de ce que nous sommes, de ce que nous faisons en ne nous appuyant que sur les meilleurs d’entre nous pour tout faire. C’est possible, mais ce serait du gâchis. Ce serait se priver d’une croissance de notre activité tout en privant les personnes qui pourraient être sollicitées d’en tirer, elles aussi, un bénéfice personnel.

Un commentaire

  1. Bonjour.

    Avec, sans mise en pratique (me semble-t-il) :

    – le risque de perdre ses propres talents (dont l’Eternel va demander des comptes) ; »J’ai eu peur et j’ai caché mes talents » (Matthieu 25) ;

    – le risque aussi, peut-être encore pire, de ne pas considérer le talent des autres ! et de ne pas leur permettre de les développer … !
    « Je n’ai pas jugé bons, ni utiles, les talents des autres : #imaginaire, et je ne voulais pas que les autres me fassent de l’ombre, évinçant ma place, ou existent plus que moi » : au lieu de considérer que les autres rendront compte, aussi de leurs propres talents ! J’ai préféré les exclure » (et pas que cela, comme le montre si bien ce texte).

    Pourtant, talents donnés, par l’Eternel, à chacun selon sa capacité.

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