Tressages

Le musée Fabre, à Montpellier, accueille un enfant du pays, François Rouan, pour célébrer 50 ans de création artistique. Le musée Fabre fut le lieu où son jeune regard s’exerça sur les toiles de Bazille notamment.

 

Il trouva une part de son inspiration auprès de Matisse dont le fils, galeriste, fut un proche. Balthus, dont il fit la connaissance pendant ses années romaines fut également une figure de référence.

Rouan est réputé pour sa « peinture sur bandes » qui pourrait être une technique utilisée comme signature, mais le tressage est pour lui bien plus un état d’esprit. Selon ses propres mots, il interroge la nature de la peinture qui « se révèle là où l’objet opère une résistance à livrer entièrement son image. »

L’exposition se déploie en 5 moments qui sont 5 rapports au monde.

  1. 1966-1976 : Traces. Tresser signifie « produire de l’épaisseur ».
  2. 1976-1986 : Combinatoires. Tresser signifie « enfouir le motif ».
  3. 1986-1996 : Empreintes. Tresser signifie « rassembler un corps mutilé ».
  4. 1996-2006 : Paysages. Tresser signifie « relire le passé dans le présent ».
  5. 2006-2016 : Retour-Avant. Tresser signifie « mettre à distance ».
Trotteuses X (détail partie gauche d’un diptyque), 2011-2013

L’art de François Rouan est principalement abstrait. Que donne-t-il à voir ou entrevoir ?

Lorsque les tableaux sont tressés, ils font apparaître des grilles, des grillages, qui sont peut-être plus figuratifs que des objets géométriques de base laissés à la libre interprétation de celui qui les regarde. Ces toiles, barraudées, ne sont peut-être pas sans rappeler l’expérience originelle de l’enfant dont le temps des « empreintes », du rassemblement des corps mutilés, est une expression : cette première année de vie, en pleine guerre. Fils de « Montaigne », un maquisard des Cévennes, il naît en captivité parce que sa mère a été arrêtée par ceux qui veulent qu’elle dénonce son mari. Elle sera torturée par la milice.

Les couches qui constituent les tableaux donnent de la profondeur, de la chair. Ce terme n’est pas innocent, mais rend compte de la prédominance des corps dans le travail de Rouan. Si les paysages sont nombreux, ce sont les corps qui constituent la première trame de ses peintures. Honorer les corps abîmés par la violence des hommes, rassembler les morceaux des corps, mutilés, devient le même geste que rassembler les morceaux épars d’une vie. Les traces successives (Rouan n’hésite pas à revenir sur ses toiles), la couleur qui l’emporte sur la monochromie, transcendent ce qui pouvait être au départ un enfermement. Selon l’avis de Rouan, certains tableaux peuvent faire office de « mandala » : favoriser la médiation, la pensée, qui permettent de dépasser notre condition du moment, notre état.

Même lorsqu’il explore son passé, l’artiste ne se contente pas d’un retour en arrière qui serait une condamnation à vivre et revivre indéfiniment ce qui n’est plus. Il se débat manifestement avec son histoire, avec son environnement, avec la société, avec la vie. Son « Triomphe de la Raison II » pourrait être un nouveau combat de Jacob avec l’ange dont Genèse 32 nous fait le récit et dont Rouan nous offrirait, si l’interprétation est bonne, une actualisation dans notre société française. Que faire des « homélies laïques », expression par laquelle il désigne les discours politiques ?

En découvrant l’exposition de ses œuvres, Rouan avoua être ému : il voyait ses tableaux comme si c’était la première fois. Le travail remarquable du musée Fabre et d’Isabelle Monod-Fontaine, le commissaire, a produit un nouvel objet d’une puissante force attractive. Les visiteurs ont là matière à entreprendre de beaux voyages personnels.

 

Exposition du 4 février au 30 avril 2017
Musée Fabre
39 boulevard Bonne-Nouvelle
34000 Montpellier

 

Un commentaire

  1. Un cheminement transcrit et explicité avec noblesse.
    – Guérir les Hommes –

    « Honorer les corps abîmés par la violence des hommes, rassembler les morceaux des corps, mutilés, devient le même geste que rassembler les morceaux épars d’une vie. » …….

    « la couleur qui l’emporte sur la monochromie, transcendent ce qui pouvait être au départ un enfermement. » …..

     » Il se débat manifestement avec son histoire, avec son environnement, avec la société, avec la vie. »
    « Son « Triomphe de la Raison » pourrait être un nouveau combat de Jacob . »

    Le réel, les engagements = tout cela, sur plusieurs plans, traverse les êtres et l’Etre.

    ………….

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