La République a besoin de théologiens

Nous sommes en 1931. Cela fait plus de vingt ans que la loi dite de séparation des Eglises et de l’Etat est entrée en vigueur. L’éducation, la scolarité, l’enseignement, quel que soit le nom que l’on donne à la part que la société française prend dans l’éveil des plus jeunes, est un sujet suffisamment sensible pour que la question de la laïcité y ait été vivement travaillée.

Que dire des programmes de sciences, dont on attend qu’ils prodiguent aux élèves la quintessence de ce que les sciences dures ont de meilleur à offrir :  la vérité libérée de toute idéologie, de toute superstition, de toutes les fables destinées à occuper les loisirs, mais qui n’ont pas leur place dans les laboratoires ?

 Toujours est-il qu’en cette année 1931, les élèves qui vont présenter les épreuves du certificat d’études primaires, qui ont 13-14 ans, ont à leur disposition ce manuel rassemblant les notions de sciences qui leur seront utiles, selon ce que prévoient les programmes officiels.

1931, c’est le siècle dernier, mais la lampe néon existait depuis 21 ans, Spinoza avait remis en cause l’attribution de la rédaction des premiers livres de la Bible à Moïse depuis 261 ans, ce qui inaugurait la lecture historique et critique de la Bible qui connaîtrait une activité particulièrement intense durant le XIXème siècle. Que viennent faire Spinoza, Moïse et la Bible dans cette évocation du programme de certificat d’études primaires dans la France devenue laïque de 1931 ?

La réponse est au chapitre I de la partie concernant l’Homme. Qu’y lit-on ? Que « L’Homme, l’être le plus parfait de la création visible, est doué d’une âme intelligente, libre et immortelle. il est capable de connaître Dieu son auteur, de discerner le bien du mal, de réfléchir, de raisonner. »

S’agissant du paragraphe sur les « races », le manuel précise que « l’humanité tout entière est issue d’Adam et Ève, créés par Dieu lui-même ».

Avec cette seule page, comment ne pas vouloir en finir une bonne fois pour toutes avec tout ce qui, de près ou de loin, a rapport à la religion ? Comment ne pas vouloir que la religion sous toutes ses formes soit assignée à résidence, dans l’intimité des croyants voire dans des maisons dédiées ?

A moins que, justement, le problème vienne d’une cruelle absence de théologiens au moment où cet ouvrage a été composé. Ce que nous lisons dans ces quelques lignes correspond à ce que j’entends régulièrement dans la bouche de ceux qui ont un rapport très distanciés avec une communauté religieuse. Ces propos correspondent bien aux images d’Épinal qui n’ont plus qu’un seul lien avec les textes bibliques : le vocabulaire. Les théologiens, justement, savent qu’ils ne suffit pas d’utiliser des mots  que l’on trouve dans la Bible pour produire une vérité d’ordre théologique. Les théologiens, d’ailleurs, savent que la Bible n’est pas un manuel d’histoire ou de sciences naturelles qui expliquerait par le détail comment l’univers a été fabriqué, de quoi les êtres vivants sont composés.

Les mythes donnent à penser

En 1926, le théologien protestant Rudolf Bultmann a publié ce qui sera traduit par « Jésus. Mythologie et démythologisation« . Cela pour dire que les théologiens ne sont pas ceux qui ont peur du terme « mythe » quand il est question des textes bibliques. Considérer, par exemple, que le livre de la Genèse est une collection de mythes, c’est permettre l’interprétation de ces textes, c’est pouvoir profiter de ce qu’ils ont à offrir en matière de réflexions et d’éléments propices à donner du sens à ce que nous vivons. Effectivement, il est question d’Adam et Ève dans le livre de la Genèse. Mais dire que nous sommes tous issus d’Adam et Ève, c’est se priver de ce que cet épisode biblique essaie de nous révéler. Nous passons  à côté du fait qu’Adam vient du mot hébreu adamah qui signifie la terre fertile (l’humus qui donne l’humanité, l’humilité) et Ève devrait plutôt être Viviane car le mot hébreu est Haiah, la vie. Nous passons à côté du fait que le couple Adam et Eve n’est pas à considérer comme un couple biologique, mais comme un couple de caractéristiques premières de l’humanité : une condition commune (notre dépendance de la création, de l’environnement, de la Terre… chacun trouvera l’élément le plus significatif) et une perspective, elle aussi commune, la vie (non pas au sens de l’activité biologique, mais au sens de faire histoire, de ne pas être totalement soumis à l’absurde ; je traduirais volontiers par « exister » pour distinguer cela du simple fait d’avoir un cœur qui bat et un électro-encéphalogramme non plat). Je passe sur les problèmes de consanguinité que poserait un couple unique d’individus dont nous serions tous les descendants pour m’intéresser plus spécifiquement au drame que provoque la lecture littérale de ces textes. En en faisant des textes que nous appellerions aujourd’hui « scientifiques », nous les contraignons à n’être que des explications des origines. Non seulement les découvertes scientifiques pourraient bien les contredire (qu’elles les confirment n’ajouterait aucune valeur supplémentaire à ces textes bibliques), mais nous leur interdisons d’avoir la moindre chose à nous dire aujourd’hui.

Or, un mythe, n’est pas un récit des origines. C’est un texte, souvent écrit après une longue maturation de plusieurs années par plusieurs personnes, qui est rapporté à un passé sans âge pour mieux parler de notre présent. Cette manière de faire permet à la réflexion de prendre une dimension universelle au lieu d’être contingente d’un lieu ou d’une époque (le langage et les idées disponibles sont des contingences déjà considérables dont le travail de démythologisation est un antidote possible).

Ces premières notions de sciences du manuel en question sont donc un problème, d’abord du point de vue du théologien pour une question de statut du texte. Ensuite, que dire de cette histoire d’âme immortelle qui doit plus à Platon qu’à l’auteur du livre biblique Qohéleth/l’Ecclésiaste. Faire de l’âme une chose n’est pas ce que font volontiers les théologiens, alors qu’il n’est pas rare de voir associer l’âme à la molécule de Dieu qui ressurgit régulièrement dans les discussions contemporaines.

Les théologiens régulent le religieux

Les théologiens ne sont pas les épouvantails que les opposants à la religion voudraient en faire. D’ailleurs, les opposants à la religion dans l’espace public, au prétexte que ce n’est pas bon pour la santé mentale des personnes, sont probablement plus proches des théologiens qu’ils ne le pensent, dans la mesure où les théologiens sont les premiers à critiquer les bondieuseries, les approches de la vie qui cèdent au surnaturel ou qui font de Dieu un personnage doté de super pouvoirs, quelque part dans un lieu tellement exceptionnel que même le spationaute Thomas Pesquet serait incapable de le prendre en photo.

Toutefois, les théologiens ne s’arrêtent pas aux formes religieuses. Leur champ de recherche ne se limite pas aux textes qui contiennent le mot « Dieu », ni aux attitudes ou pratiques qui utilisent ce mot comme justification. Pour les théologiens, « Dieu est au-delà de Dieu », pour reprendre la formule du théologien Paul Tillich : Dieu est bien supérieur à ce qu’on en fait communément et désigne ce qui nous préoccupe de manière ultime. Le théologien s’intéresse autant à celui qui sacrifie sa vie familiale sur l’autel du travail qu’au responsable politique qui promet un Etat providence quand ce n’est pas tout-puissant. Le théologien s’intéresse à ce qui fonde la justice et aux raisons pour lesquelles il faudrait, ou non, restreindre les libertés individuelles. Il le fait non pas de manière surplombante, au prétexte que sa matière serait supérieure à toutes les autres, mais avec sérieux et humilité, en engageant des dialogues avec tout ce qui fait notre quotidien et au regard de textes millénaires auxquels il reconnaît une efficacité pour déceler les mécanismes de déshumanisation et pour discerner les dynamiques qui permettent à l’humanité de s’épanouir.

Les théologiens sont utiles à la République française pour réguler ce champ du religieux qui, en France, est un foisonnement de beaucoup d’élans spontanés, non pensés, de réactions à des apparences, des manières d’être en phase avec une majorité de personnes ou de défendre des intérêts qui ne sont ni généraux ni généreux. Casser les idoles fait partie du travail des théologiens, accompagner les processus de mort et résurrection aussi. J’en termine par ce dernier exemple, source de multiples malentendus.

Oui, la résurrection est une référence théologique particulièrement nécessaire pour la République française en 2017. Songeons à toutes ces industries françaises qui meurent, à tous ces agriculteurs qui ne s’en sortent pas, à ces personnes qui ne trouvent pas de travail dans le secteur où elles se sont formées. Sans morts et résurrections, c’est toute la société française qui peut finir dans un caveau de vendredi saint dont la pierre, elle, ne sera pas roulée. S’il n’y a plus personne pour accompagner le fait que le grain doive mourir pour qu’une plante émerge et fasse du fruit, s’il n’y a plus personne pour accompagner les changements, les passages qui ne se font jamais par l’opération d’un Saint-Esprit qui agirait dès qu’on croise les doigts, c’est à un enterrement sur place que nous assisterons.

Enseigner qu’Adam et Ève ont été les parents de nos ancêtres, donner à penser qu’un père Noël qui est célébré dans des liturgies laïques n’est pas soumis aux lois physiques, prétendre qu’il y a des sciences dures ou exactes, ne parler de l’identité d’une personne que par son génome ou les coordonnées GPS du lieu où elle est née, sont des choix. Ne pas interroger ces choix est lui même un choix, un choix qui n’est pas celui des théologiens, sachant que leurs discours sont eux-mêmes à critiquer. Pas plus qu’il n’y a de théorie unifiée en physique, il n’y a de théorie unifiée en théologie. La vérité s’élabore dans le conflit des interprétations.

 

 

 

2 commentaires

  1. Le vocabulaire, dernier lien avec le texte biblique? J’en doute malheureusement.
    Je ne crois pas qu’aujourd’hui on entende « respecter » lorsque le mot « craindre » est utilisé.
    Quant au terme « mythe » quoique peut-être absent des textes, il faut sans cesse rappeler que ce n’est pas péjoratif.
    Je pense que ce dernier lien avec le texte biblique est juste l’emploi de mot que notre langue maternelle utilise, en soulignant alors qu’il s’agit uniquement de traduction.

    1. Bien souvent un discours est considéré comme théologique ou religieux parce qu’il utilise un vocabulaire théologique. Même mal compris, cela peut faire lien. Toutefois, il importe de considérer qu’un discours peut être théologique tout en ayant une apparence athée. Comme le disait Henri Atlan, le discours athée est le seul discours qui ne soit pas idolâtre. Il est donc fort recommandable.

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