Double prédestination, mon amour

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1 Samuel 17/1-37
1 Les Philistins réunirent leurs armées pour faire la guerre, et ils se rassemblèrent à Soco, qui appartient à Juda; ils campèrent entre Soco et Azéka, à Ephès-Dammim. 2 Saül et les hommes d’Israël se rassemblèrent aussi; ils campèrent dans la vallée des térébinthes, et ils se mirent en ordre de bataille contre les Philistins.
3 Les Philistins étaient vers la montagne d’un côté, et Israël était vers la montagne de l’autre côté: la vallée les séparait. 4 Un homme sortit alors du camp des Philistins et s’avança entre les deux armées. Il se nommait Goliath, il était de Gath, et il avait une taille de six coudées et un empan. 5 Sur sa tête était un casque d’airain, et il portait une cuirasse à écailles du poids de cinq mille sicles d’airain. 6 Il avait aux jambes une armure d’airain, et un javelot d’airain entre les épaules. 7 Le bois de sa lance était comme une ensouple de tisserand, et la lance pesait six cents sicles de fer. Celui qui portait son bouclier marchait devant lui. 8 Le Philistin s’arrêta; Et, s’adressant aux troupes d’Israël rangées en bataille, il leur cria : Pourquoi sortez-vous pour vous ranger en bataille ? Ne suis-je pas le Philistin, et n’êtes-vous pas des esclaves de Saül ? Choisissez un homme qui descende contre moi! 9 S’il peut me battre et qu’il me tue, nous vous serons assujettis; mais si je l’emporte sur lui et que je le tue, vous nous serez assujettis et vous nous servirez. 10 Le Philistin dit encore: Je jette en ce jour un défi à l’armée d’Israël ! Donnez-moi un homme, et nous nous battrons ensemble. 11 Saül et tout Israël entendirent ces paroles du Philistin, et ils furent effrayés et saisis d’une grande crainte.
12 Or David était fils de cet Ephratien de Bethléhem de Juda, nommé Isaï, qui avait huit fils, et qui, du temps de Saül, était vieux, avancé en âge. 13 Les trois fils aînés d’Isaï avaient suivi Saül à la guerre; le premier-né de ses trois fils qui étaient partis pour la guerre s’appelait eliab, le second Abinadab, et le troisième Schamma. 14 David était le plus jeune. Et lorsque les trois aînés eurent suivi Saül,15 David s’en alla de chez Saül et revint à Bethléhem pour faire paître les brebis de son père.
16 Le Philistin s’avançait matin et soir, Et il se présenta Pendant quarante jours. 17 Isaï dit à David, son fils : Prends pour tes frères cet épha de grain rôti et ces dix pains, et cours au camp vers tes frères; 18 porte aussi ces dix fromages au chef de leur millier. Tu verras si tes frères se portent bien, et tu m’en donneras des nouvelles sûres. 19 Ils sont avec Saül et tous les hommes d’Israël dans la vallée des térébinthes, faisant la guerre aux Philistins. 20 David se leva de bon matin. Il laissa les brebis à un gardien, prit sa charge, et partit, comme Isaï le lui avait ordonné. Lorsqu’il arriva au camp, l’armée était en marche Pour se ranger en bataille et poussait des cris de guerre. 21 Israël et les Philistins se formèrent en bataille, armée contre armée. 22 David remit les objets qu’il portait entre les mains du gardien des bagages, et courut vers les rangs de l’armée. Aussitôt arrivé, il demanda à ses frères comment ils se portaient. 23Tandis qu’il parlait avec eux, voici, le Philistin de Gath, nommé Goliath, s’avança entre les deux armées, hors des rangs des Philistins. Il tint les mêmes discours que précédemment, et David les entendit. 24 A la vue de cet homme, tous ceux d’Israël s’enfuirent devant lui et furent saisis d’une grande crainte. 25 Chacun disait : Avez-vous vu s’avancer cet homme ? C’est pour jeter à Israël un défi qu’il s’est avancé ! Si quelqu’un le tue, le roi le comblera de richesses, il lui donnera sa fille, et il affranchira la maison de son père en Israël.
26 David dit aux hommes qui se trouvaient près de lui: Que fera-t-on à celui qui tuera ce Philistin, et qui ôtera l’opprobre de dessus Israël ? Qui est donc ce Philistin, cet incirconcis, pour insulter l’armée du Dieu vivant ? 27 Le peuple, répétant les mêmes choses, lui dit : C’est ainsi que l’on fera à celui qui le tuera. 28 Eliab, son frère aîné, qui l’avait entendu parler à ces hommes, fut enflammé de colère contre David. Et il dit : Pourquoi es-tu descendu, et à qui as-tu laissé ce peu de brebis dans le désert ? Je connais ton orgueil et la malice de ton coeur. C’est pour voir la bataille que tu es descendu. 29 David répondit : Qu’ai-je donc fait ? ne puis-je pas parler ainsi ?30 Et il se détourna de lui pour s’adresser à un autre, et fit les mêmes questions. Le peuple lui répondit comme la première fois.
31 Lorsqu’on eut entendu les paroles prononcées par David, on les répéta devant Saül, qui le fit chercher. 32 David dit à Saül : Que personne ne se décourage à cause de ce Philistin ! Ton serviteur ira se battre avec lui. 33 Saül dit à David : Tu ne peux pas aller te battre avec ce Philistin, car tu es un enfant, et il est un homme de guerre dès sa jeunesse. 34 David dit à Saül : Ton serviteur faisait paître les brebis de son père. Et quand un lion ou un ours venait en enlever une du troupeau, 35 je courais après lui, je le frappais, et j’arrachais la brebis de sa gueule. S’il se dressait contre moi, je le saisissais par la gorge, je le frappais, et je le tuais. 36 C’est ainsi que ton serviteur a terrassé le lion et l’ours, et il en sera du Philistin, de cet incirconcis, comme de l’un d’eux, car il a insulté l’armée du Dieu vivant. 37 David dit encore: L’Eternel, qui m’a délivré de la griffe du lion et de la patte de l’ours, me délivrera aussi de la main de ce Philistin. Et Saül dit à David : Va, et que l’Eternel soit avec toi!

 Ephésiens 1/4-6

 4 En lui Dieu nous a élus avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui, 5 nous ayant prédestinés dans son amour à être ses enfants d’adoption par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté, 6 à la louange de la gloire de sa grâce qu’il nous a accordée en son bien-aimé.

Chers frères et sœurs, qui était-il, ce gamin, David, pour oser aller défier le géant de 2,8 mètres, Goliath ? Qui était-il, sinon le petit dernier d’une fratrie de 8, juste bon à apporter quelques victuailles à ses frères aînés, à les servir avec obéissance ? Qui était-il ce rejeton de la famille de Jessé, une famille sans noblesse, sans gloire et sans éclat ? L’histoire nous apprendra que c’est celui qui terrassa le géant par son intelligence et son habilité. L’histoire nous apprendra qu’il deviendra le roi David, figure de référence pour la foi biblique, celui par lequel viendrait le salut de l’Israël biblique. Etait-il prédestiné à accomplir de grandes choses dont on parle encore aujourd’hui ? Non. Il n’était pas prédestiné au sens où son destin majestueux était écrit à l’avance. Il n’avait pas grand-chose pour lui, ce petit d’homme. Et c’est pourtant ce moins que rien, petit membre d’une petite tribu, d’un peuple qui n’avait pas été particulièrement grand (Dt 7/8) qui se sentit appelé par Dieu à sauver les siens.

David n’était pas prédestiné, aux yeux des hommes, notamment aux yeux de ses frères qui lui reprochent d’être là, à être le héros que l’on connaît. Mais, manifestement, il en était tout autrement pour l’Eternel dont il recevra l’onction, le signe du messie, du christ. C’est cela la prédestination au sens où l’entend le réformateur Jean Calvin. La prédestination est le choix de Dieu, un choix secret qui ne dépend absolument pas des hommes et qui n’a rien à voir avec leur façon de penser, avec leurs critères d’évaluation. Cet épisode biblique nous dit à quel point le jugement de Dieu sur les personnes peut être éloigné du jugement que nous faisons sur nos semblables. C’est cela que Jean Calvin soutiendra avec vigueur en développant le thème de la prédestination : l’absolue liberté de Dieu d’élire par amour et non selon les critères de valeurs auxquels nous sommes habitués.

La prédestination développée par Jean Calvin n’a pas bonne réputation, à commencer chez les protestants. De nos jours, la prédestination est même considérée comme une partie honteuse de la théologie de Calvin, dont on a aussi peu de raison d’être fiers que l’affaire Michel Servet qui finira au bûcher pour hérésie. Ce qui rend la prédestination calvinienne horrible, c’est qu’elle est une double prédestination. Si Calvin s’était contenté de dire que Dieu nous destine au salut, comme le fait l’apôtre Paul (1 Th 5/9), nous n’aurions pas tant de mal avec cela. Mais ce que Calvin a écrit, c’est que « Dieu a ordonné les uns au salut et assigné les autres à la damnation éternelle (Institution de la religion chrétienne III, XXI, 5) ». Cela fait froid dans le dos et, dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Calvin apparaisse comme un épouvantail pour beaucoup de personnes. Est-ce cela l’amour de Dieu ?

Oui, c’est cela l’amour de Dieu, du Dieu de Jésus-Christ. Et, s’il n’y a pas lieu de défendre l’honneur de Jean Calvin, j’aimerais que nous entendions à quel point Calvin rend témoignage au Dieu amour et que la double prédestination de Calvin est bien plus sympathique qu’il n’y parait.

Tout d’abord, nous pourrions convenir, avec les historiens, que la double prédestination n’est pas au centre de la théologie de Calvin. Elle ne figure pas dans ses prédications et, dans l’Institution de la religion chrétienne, elle sera développée largement entre l’édition de 1539 où il en est à peine question et l’édition de 1559, sous la pression des détracteurs de Calvin qui le somment de s’expliquer davantage à ce sujet. Ajoutons que ce sont ces successeurs qui en feront un article de foi auquel il faudra adhérer pour pouvoir être pasteur, par exemple, et non Calvin lui-même. Mais le plus intéressant est de repérer l’intérêt de la double prédestination pour les personnes de son temps et, nous le verrons, pour nous-mêmes aujourd’hui encore.

Libérer de l’angoisse de l’au-delà

Si nous nous souvenons de ce que Jean Delumeau dit du Moyen-âge, nous avons alors en tête ce qui obsédait les personnes de l’époque. Ce n’était ni le chômage, ni l’âge de la retraite, ni le taux de remboursement de la sécurité sociale, mais la question de l’au-delà. Irions-nous au paradis ou en enfer ? En cette année anniversaire des 95 thèses de Luther, nous savons quel commerce l’Eglise de cette époque fit de la peur de la mort et de l’angoisse de notre avenir après la mort.

Avec la double prédestination, Calvin coupe court aux spéculations sur l’après-mort. Il dit que cela dépend de Dieu et de Dieu seulement. Nous ne pouvons ni ajouter ni retrancher quoi que ce soit à la décision de Dieu. Circulez, il n’y a rien à décider à la place de Dieu. Le premier bénéfice de la prédestination calvinienne, est de nous libérer de l’au-delà pour nous rendre à notre présent. Si nous ne pouvons rien pour la suite, seul Dieu ayant son mot à dire, concentrons-nous sur ce qui nous incombe : mener une vie bonne, réjouissante, heureuse. Cela libère notre esprit, notre énergie, pour mieux nous investir dans notre travail, dans notre vie familiale, dans nos engagements, dans le monde actuel. Il est d’ailleurs possible de penser que cette libération a permis un essor des sociétés marquées par le protestantisme car on ne perdait plus son temps dans les superstitions.

Libérer des contingences

Libérer de l’angoisse de la mort n’était pas suffisant à cette époque. Une autre libération était nécessaire. En effet, la fin du Moyen-âge, dans le Royaume de France, est marquée par ce qu’on appelle les Etats. Vous connaissez le tiers-Etat, la noblesse, et le clergé. Si vous naissiez noble, vous le restiez et vous mourriez noble. Si ce n’était pas le cas, vous restiez une personne sans noblesse. Les Etats portaient particulièrement bien leur nom. L’Etat dans lequel vous naissiez restait votre état permanent. La frontière était bien étanche.

Avec la double prédestination, Calvin fait voler en éclat ces Etats. Votre milieu de naissance n’a aucune valeur aux yeux de Dieu. Vous pouvez être un petit bout’chou, issu d’une lignée inconnue, rien ne dit que vous n’avez pas plus de valeur, aux yeux de Dieu, que le dauphin du roi. La double prédestination est subversive. Elle casse la hiérarchisation sociale établie par les puissants pour rendre les misérables toujours plus misérables et s’en servir de marchepieds. La double prédestination ouvre les portes de l’ascenseur social avant l’heure. Elle peut mettre au premier plan un David qui semblait destiné à demeurer à l’arrière, dans l’ombre. Comme l’écrit Calvin, au sujet de la prédestination, il s’agit de « mettre toute la cause de notre salut en Dieu seul (IRC III, XXI, 1) ». Ce que nous sommes ne dépend plus d’une institution (l’Etat ou l’Eglise), ni même de la famille, et encore moins de la rumeur publique. Toute personne peut être regardée au-delà d’une réputation ou d’une image. Nous sommes, ainsi, libérés des contingences sociales. Notre identité véritable est en Dieu.

Vous me rétorquerez que cela est bien agréable pour les élus, pour ceux qui sont destinés à être sauvés, mais que cela n’enlève rien à l’injustice pour ceux qui sont damnés et qui n’ont peut-être rien fait de mal durant leur vie, puisque les œuvres sont indifférentes à notre salut.

libérer des conditions initiales

La remarque vaudrait particulièrement si la double prédestination était un article de foi, ce qu’elle n’était pas pour Calvin. Il l’a défendue vigoureusement, mais sans considérer que cela était une condition indispensable pour connaître Dieu. Je dirais que c’est bien plutôt une construction de Jean Calvin pour mettre un terme à une société qui était en train de se perdre aussi bien dans les spéculations sur l’au-delà que dans l’écrasement des personnes qui étaient condamnées à n’être que ce qu’elles étaient. Je dirais qu’il n’y a pas lieu de croire en la double prédestination, mais de constater qu’elle a été une excellente réponse, à l’époque, pour mettre un terme au Moyen-âge et faire entrer l’Europe dans l’époque moderne.

Nous le constatons avec une phrase de Calvin que je n’ai jamais vue citée, mais qui fait partie de sa réflexion dans ces paragraphes de l’IRC au sujet de la prédestination. Il écrit : « nous disons que ce conseil, quant aux élus, est fondé en sa miséricorde [de Dieu] sans aucun regard de dignité humaine ; au contraire que la vie est forclose [exclue] à tous ceux qu’il veut livrer à la damnation (IRC III, XXI, 7) ». Cela indique le champ d’application de la prédestination qui ne s’intéresse pas à la récompense dans l’au-delà. Ce qu’écrit Calvin, c’est que la venue au monde, ce monde-ci, est le résultat de l’élection de Dieu, élection signifiant appel. Autrement dit, Calvin écrit que ceux qui sont damnés sont privés de vie et, par conséquent, tous les vivants sont des élus qui ont bénéficié de la miséricorde divine. Nous pourrions le dire avec une expression triviale : la vie est un cadeau, le cadeau que Dieu nous a fait par amour, par grâce seule.

Que fait Dieu ? il nous appelle à la vie, il nous attire en direction de la vie et il nous prédestine, selon ce que l’apôtre Paul écrira aux Ephésiens. Mais il est précieux de comprendre ce qui se joue derrière ce verbe prédestiner. Car on pourrait imaginer que Dieu sait à l’avance ce qui va nous arriver ou ce que nous allons faire. Or pas du tout ! Prédestiner, c’est le verbe pro-orizo. Orizo nous l’entendons dans « horizon » et pro signifie « devant ». Prédestiner, ce n’est pas décider à l’avance, c’est faire tendre vers un horizon, vers la limite de notre vue.

Calvin bouscule sérieusement la vision du monde, de la vie, de l’au-delà. Non seulement il écrit que les vivants sont les élus, mais il ajoutera que Dieu n’a pas de préscience : Dieu ne sait pas à l’avance si nous serons parfaits, si nous aurons une vie irréprochable ou non (IRC III, XXII, 2-3). Il nous appelle au-delà de ce que nous sommes, vers la limite de notre vision, pour que nous devenions quelqu’un de bien, pour que nous changions d’état, pour que nous grandissions, pour que nous devenions plus humains, pour que nous soyons le plus proches possible de Jésus-Christ, pour que nous soyons au plus près de sa condition. Alors que tout le monde regardait en arrière pour savoir qui était quelqu’un (son lieu de naissance, sa famille, ce qu’il avait fait ou n’avait pas fait), Calvin, à la suite de l’apôtre Paul, dit que c’est en avant qu’il faut regarder pour connaître quelqu’un et pour se connaître soi-même.

Nous ne sommes pas condamnés à n’être que ce que nous sommes ou que ce qu’on a fait de nous. Nous sommes libérés pour avancer vers cet horizon que les uns ont appelé « Eden », les autres « terre promise », d’autres encore « royaume ». Calvin a développé la double prédestination à son époque pour prêcher cette libération. Si nous n’en avons plus besoin de nos jours, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain et gardons, en tout cas, cette libération opérée par grâce seule, par amour seul, indépendamment de notre pedigree, indépendamment de nos mérites. Gardons cette liberté d’accomplir notre vocation personnelle, d’apporter notre réponse personnelle à l’appel de la vie. Et allons, allons au devant de l’horizon que Dieu dresse devant nous.

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